Parce que, en cette période de questionnement social, il faut parfois aussi rire, je vous propose la relecture un tantinet irrévérencieuse et pleinement assumée du duo Igudesman & Joo, en première québécoise au Festival de musique de chambre de Montréal ce soir. J'y serai.
La musique et l’écriture ont été de tout temps les deux pôles de la vie créatrice de l'auteure. Ce site se veut donc un hommage à la musique (particulièrement classique) et à la littérature, mais aussi au théâtre et aux autres manifestations artistiques.
mercredi 30 mai 2012
lundi 28 mai 2012
Quatuor Molinari et Denis Gougeon: un grand soir
Je m'en voudrais de ne pas revenir quelques instants sur le dernier concert de la 15e saison du Quatuor Molinari, consacré vendredi dernier à deux pages du compositeur Denis Gougeon: Jeux de cordes et la création d'Ah quelle beauté.
Une fois de plus, le Molinari a démontré maîtrise remarquable du texte, précision des articulations et surtout, une conception commune de l’œuvre, que ce soit au niveau des inspirations, des intentions ou de la subtilité de l'interprétation. Dans Jeux de cordes, datant de 1996, les quatre complices ont su mettre en lumière le côté tantôt ludique, tantôt plus introspectif, toujours original de la partition. Le compositeur y évite les poncifs associés au genre et travaille tour à tour sur les oppositions et les accents, sur les harmoniques (dans ce deuxième mouvement, on a l'impression très vive que les cordes deviennent un instrument à vent hybride, cousin de l'harmonium), puis décline par deux des cellules modales, la première s'enroulant sur elle-même, la seconde propulsant le langage vers l'avant. « Chant », envoutante cantilène qui juxtapose une mélodie d'une simplicité désarmante, traitée de façon translucide par le premier violon jouant en harmoniques artificielles se déployant avec le soutien du non-vibrato du deuxième violon, le tout soutenu par la pulsation du violoncelle et les arpégés de l'alto, reste une page d'une rare émotion. Dans « Jeu d'imitation », clins d’œil au langage contrapuntique baroque, les entrées des voix se sont révélées toujours parfaitement définies.
En deuxième partie du concert, Ah quelle beauté abordait un tout autre registre, en proposant un jumelage entre les univers de la poésie et de la musique. « J'ai voulu être à l'écoute de chaque texte pour en laisser remonter à la surface la musique intérieure », explique le compositeur dans sa note de programme.
Quelques secondes sur scène à peine ont suffi pour que le public ne tombe irrévocablement sous le charme de Danièle Panneton qui, avec un seul regard, un geste, une utilisation d'accessoire en apparence banal, peut tout transmettre et habite la scène comme bien peu savent le faire. Les textes de Schwitters deviennent ainsi de véritables bijoux mordants, tant l'énumération en apparence aléatoire de « Chiffres » que les jeux d'échos rythmiques avec le quatuor de « What a Beauty » et « Ah quelle beauté ». Dans « À sa maîtresse » (« Mignonne, allons voir si la rose... ») de Ronsard, elle propose trois déclinaisons entièrement différentes du texte, entre arrogance de la jeunesse se traduisant par des rires de gorge, désabusement de l'âge mûr et délire de marâtre, la musique de Gougeon se transformant au fil des apparentes redites. En déposant simplement sa veste sur ses épaules, elle donne l'impression dans « Quand vous serez bien vieille » d'arborer d'un seul coup une trentaine d'années de plus.
La complémentarité entre comédienne et quatuor a été des plus probantes dans « Recueillement » et « De profundis clamavi » de Baudelaire. Dans le premier, Gougeon joue sur la concentration du son, tout en proposant un traitement musical qui magnifie certains vers (par exemple, « Sois sage ma douleur » qui laisse cette dernière exploser aux cordes), Un parfum de cimetière se dégage du second, les silences devenant prégnants, tant chez les musiciens que chez la comédienne. (Saluons ici l'habile jeu d'éclairage et la mise en espace de Suzanne Lantagne.) « Les Pâques à New York » reste un instant d'une troublante intensité, le texte désespéré de Cendras trouvant non pas un prolongement, mais un détournement dans le traitement musical. La musique raconte ici une autre histoire, de solitude certes, mais surtout d'élévation spirituelle. On aurait souhaité deux ou trois secondes de silence de plus, histoire de laisser texte et partition se stratifier avant d'entamer « Ça », morceau de bravoure, coup de gueule jouissif contre le matérialisme de Danièle Panneton, une page haletante, presque délirante, très ancrée rythmiquement, qui laisse l'auditeur pantois.
Souhaitons que nous aurons l'occasion de réentendre cet objet hybride inspiré très bientôt, peut-être lors de prochaines éditions du FTA ou du FIL?
Quelques secondes sur scène à peine ont suffi pour que le public ne tombe irrévocablement sous le charme de Danièle Panneton qui, avec un seul regard, un geste, une utilisation d'accessoire en apparence banal, peut tout transmettre et habite la scène comme bien peu savent le faire. Les textes de Schwitters deviennent ainsi de véritables bijoux mordants, tant l'énumération en apparence aléatoire de « Chiffres » que les jeux d'échos rythmiques avec le quatuor de « What a Beauty » et « Ah quelle beauté ». Dans « À sa maîtresse » (« Mignonne, allons voir si la rose... ») de Ronsard, elle propose trois déclinaisons entièrement différentes du texte, entre arrogance de la jeunesse se traduisant par des rires de gorge, désabusement de l'âge mûr et délire de marâtre, la musique de Gougeon se transformant au fil des apparentes redites. En déposant simplement sa veste sur ses épaules, elle donne l'impression dans « Quand vous serez bien vieille » d'arborer d'un seul coup une trentaine d'années de plus.
La complémentarité entre comédienne et quatuor a été des plus probantes dans « Recueillement » et « De profundis clamavi » de Baudelaire. Dans le premier, Gougeon joue sur la concentration du son, tout en proposant un traitement musical qui magnifie certains vers (par exemple, « Sois sage ma douleur » qui laisse cette dernière exploser aux cordes), Un parfum de cimetière se dégage du second, les silences devenant prégnants, tant chez les musiciens que chez la comédienne. (Saluons ici l'habile jeu d'éclairage et la mise en espace de Suzanne Lantagne.) « Les Pâques à New York » reste un instant d'une troublante intensité, le texte désespéré de Cendras trouvant non pas un prolongement, mais un détournement dans le traitement musical. La musique raconte ici une autre histoire, de solitude certes, mais surtout d'élévation spirituelle. On aurait souhaité deux ou trois secondes de silence de plus, histoire de laisser texte et partition se stratifier avant d'entamer « Ça », morceau de bravoure, coup de gueule jouissif contre le matérialisme de Danièle Panneton, une page haletante, presque délirante, très ancrée rythmiquement, qui laisse l'auditeur pantois.
Souhaitons que nous aurons l'occasion de réentendre cet objet hybride inspiré très bientôt, peut-être lors de prochaines éditions du FTA ou du FIL?
dimanche 27 mai 2012
Le chant de la brousse
Lors du dernier Festival Vues d'Afrique, le Prix ACIC/ONF de la Meilleure production indépendante a récompensé Le chant de la brousse de Bruno Boulianne, un étonnant documentaire sur les travailleurs africains qui débroussaillent la forêt boréale. Le réalisateur souhaiter y raconter une histoire originale, méconnue, de solidarité, a-t-il expliqué quelques instants avant la projection en salle il y a quelques semaines. Pour ce faire, de mai à novembre, il a suivi une équipe une équipe de débroussailleurs originaires de l'Afrique, travaillant dans des conditions souvent difficiles afin d'aider la croissance des forêts de la Côte-Nord et offrir à leur famille un avenir financier plus stable.
Si le montage reste sage et que la narration au « nous » m'a semblé un peu forcée, on s'attache rapidement à ces hommes des bois nouveau genre, qui expliquent aimer profondément cette terre et sentir une responsabilité en tant que néo-québécois de la bâtir pour que les générations futures puissent en bénéficier. (Vous connaissez beaucoup de « pure laine » qui affirmeraient une telle chose?) Plusieurs voient la solitude inhérente au travail (chaque débroussailleur se voit confier une concession qu'il gère à son rythme, entre deux et quatre jours par hectare en moyenne) comme une façon de dresser un bilan. « Tu fais le tour de ta vie quand tu es dans le bois », explique l'un d'eux qui, comme plusieurs, a fui des zones de conflits sanglants. Un univers à découvrir...
Le film est présenté ce soir 21 h à Canal D (rediffusions 28 mai à 4 h et 6 h, ainsi que le 30 mai 14 h.
Si le montage reste sage et que la narration au « nous » m'a semblé un peu forcée, on s'attache rapidement à ces hommes des bois nouveau genre, qui expliquent aimer profondément cette terre et sentir une responsabilité en tant que néo-québécois de la bâtir pour que les générations futures puissent en bénéficier. (Vous connaissez beaucoup de « pure laine » qui affirmeraient une telle chose?) Plusieurs voient la solitude inhérente au travail (chaque débroussailleur se voit confier une concession qu'il gère à son rythme, entre deux et quatre jours par hectare en moyenne) comme une façon de dresser un bilan. « Tu fais le tour de ta vie quand tu es dans le bois », explique l'un d'eux qui, comme plusieurs, a fui des zones de conflits sanglants. Un univers à découvrir...
Le film est présenté ce soir 21 h à Canal D (rediffusions 28 mai à 4 h et 6 h, ainsi que le 30 mai 14 h.
samedi 26 mai 2012
S’unir pour mieux se dépasser
L’ECM+ fête peut-être son premier quart de siècle cette année, mais il ne saurait en aucun cas être question de se reposer sur ses lauriers. Pour clore sa saison, il ne fera plus qu’un avec l’Ensemble Appassionata, afin de présenter un programme relevé, qui juxtapose L’Amour sorcier à trois œuvres canadiennes, dont deux créations. « Pouvoir faire des créations pour orchestre symphonique reste l’un de nos objectifs depuis longtemps et Appassionata aime inclure la création à sa programmation, même si elle ne s’inscrit pas nécessairement dans son mandat principal », explique Véronique Lacroix, directrice artistique de l’événement, en entrevue. Elle partagera le podium avec Daniel Myssyk, les deux dynamiques chefs dirigeant chacun une moitié du ballet de Manuel de Falla. « La musique, très écrite, comprend déjà beaucoup de détails très éloquents, le style parle de lui-même », précise Véronique Lacroix quand on s’interroge sur les défis de transmettre ici une même vision artistique. Elle souligne également la grande modernité de la partition révisée en 1916. (La partie de soprano sera ici interprétée par Julie Boulianne, qui connaît une année remarquable sur la scène internationale.) « L’orchestre reste très original, les rythmes complexes. La musique contemporaine s’inscrit dans la tradition de la musique classique; il ne devrait pas y avoir de différence entre les deux. On doit aborder une œuvre classique comme si elle était nouvelle, comme si nous l’entendions pour la première fois. »
Juxtaposer une œuvre plus connue aux créations permet aussi de guider l’auditeur. « Se jeter dans l’inconnu peut être amusant, avance la chef, mais c’est également agréable d’avoir les pieds dans le fond. Avec de Falla, on peut identifier un langage, des groupes orchestraux. J’ai toujours voulu rejoindre un grand public et les gens ont souvent peur de ce qu’ils n’ont jamais entendu. L’oreille demeure le sens le plus frileux; après tout, rien ne peut éveiller la peur comme le son. »
L’ajout de visuel, qui transforme l’expérience de concert en spectacle, se révèle un autre atout pour maximiser la réceptivité du public : « Je pense que c’est une bonne direction à prendre pour faire connaître la musique. » Ici, pas besoin d’expliquer les choses, on s’abandonne simplement à la création, joue avec le rêve. La vidéo de Foumalade (qui avait déjà collaboré l’année dernière avec l’ECM+ pour Les Cinq As, tout comme Matthias Maute, qui signe de nouveau le scénario) a été travaillée de façon organique et vise à exprimer une idée de déploiement dans le temps et la densité. « Nous ne voulons pas remplir l’espace de façon trop opaque, prévient-elle. Le visuel ne doit en aucun cas agresser; il faut assez d’espace pour recevoir la musique. » La trame visuelle ne cherchera pas à recréer l’histoire, mais plutôt à en transmettre la logique et les courbes musicales.
Juxtaposer une œuvre plus connue aux créations permet aussi de guider l’auditeur. « Se jeter dans l’inconnu peut être amusant, avance la chef, mais c’est également agréable d’avoir les pieds dans le fond. Avec de Falla, on peut identifier un langage, des groupes orchestraux. J’ai toujours voulu rejoindre un grand public et les gens ont souvent peur de ce qu’ils n’ont jamais entendu. L’oreille demeure le sens le plus frileux; après tout, rien ne peut éveiller la peur comme le son. »
L’ajout de visuel, qui transforme l’expérience de concert en spectacle, se révèle un autre atout pour maximiser la réceptivité du public : « Je pense que c’est une bonne direction à prendre pour faire connaître la musique. » Ici, pas besoin d’expliquer les choses, on s’abandonne simplement à la création, joue avec le rêve. La vidéo de Foumalade (qui avait déjà collaboré l’année dernière avec l’ECM+ pour Les Cinq As, tout comme Matthias Maute, qui signe de nouveau le scénario) a été travaillée de façon organique et vise à exprimer une idée de déploiement dans le temps et la densité. « Nous ne voulons pas remplir l’espace de façon trop opaque, prévient-elle. Le visuel ne doit en aucun cas agresser; il faut assez d’espace pour recevoir la musique. » La trame visuelle ne cherchera pas à recréer l’histoire, mais plutôt à en transmettre la logique et les courbes musicales.
jeudi 24 mai 2012
Concert de casseroles
J'en ai croisés hier, vers 20 h, bien loin du centre-ville, cuillères de bois et casseroles à la main, le sourire aux lèvres, sur leur trottoir, sur leur balcon. Taper son mécontentement envers l'état, mais avec le sourire. Les voisins échangent quelques politesses, on en profite peut-être pour commenter l'actualité (mais comment sortira-t-on de cette crise sociale?) et, l'air de rien, prendre des nouvelles du petit dernier.
« Si, au lieu d'attiser les foules par son absence et son mutisme, Jean Charest (avec son cabinet) descendait voir un peu ce qui se passe réellement dans la rue, pour une fois, il verrait ce que voient tous ceux qui se donnent la peine de regarder: un mouvement devenu, en très très grande partie, une sorte de grande fête, de festival où le sujet n'est pas le jazz ou le rire, mais plutôt l'expression citoyenne », explique Marie-Claude Lortie dans La Presse aujourd'hui.Francesco Bandarin, sous-directeur général à la culture à l'UNESCO, en visite à Montréal, y trouve même un parfum de Carnaval à Rio. (Y procède-t-on à près de 500 arrestations par soir? La 30e manifestation nocturne d'hier en a compté 487.) L'anthropologue Serge Bouchard affirme quant à lui que les Québécois sont en train de « découvrir le plaisir d'être dans la rue, de respirer et d'exister collectivement ». Ce serait déjà un immense pas... La question des frais de scolarité est devenue parfaitement secondaire et, de fait, le mouvement, n'a plus grand chose de rationnel, que l'on considère les discussions véhémentes, les lettres ouvertes qui ne s'appuient bien souvent sur aucune logique (dans la catégorie « pensée parfaitement articulée » par contre, je ne peux que vous recommander la lecture de celle cosignée par Gordon Lefebvre, enseignant à la retraite, et Éric Martin, professeur de philosophie au collège Édouard-Montpetit, parue hier dans Le Devoir), les choix de société que l'on a refusés jusqu'ici de faire, les questions que l'on ne s'est jamais posées en tant que nation. Marie-Claude Lortie résume:
« On est dans un univers qui relève du cri du cœur et des symboles. On ne demande plus un gel des droits de scolarité, on demande du respect pour les gens dans la rue, un signe démontrant que leur colère n'a pas été méprisée, mais bien entendue et prise au sérieux. »Pour lire son article dans l'intégralité...
mercredi 23 mai 2012
Pour Leonard Cohen
Cela donne un objet plutôt hétéroclite, mais non dépourvu de qualités. Peut-être parce que le géant n'est pas encore mort, qu'il continue de hanter l'imaginaire de certains auteurs ayant répondu à l'appel, plusieurs textes restent extrêmement sages. On se prosterne, on rend hommage, mais en tremblant presque, histoire de ne pas pervertir, ternir l'image du chantre montréalais. On retiendra néanmoins certaines perles. Thomas Hellman, avec « Phil » propose un regard volontairement dénué d'emphase, transposé, d'une troublante tendresse. Dans « Regarde-moi, Leonard », Francine Allard détourne les codes de l'entrevue, pour le plus grand plaisir de tous. « Devant le regard surpris des spectateurs, je sortis. Je pleurais comme quand j’étais fillette. Quelqu’un avait bombardé ma vie. Je n’oublierais jamais cet homme sombre qui avait, un court moment, enluminé mon avenir. » Mélanie Gélinas use d'une plume particulièrement ciselée pour évoquer une rencontre impromptue (fictive? quelle importance au fond...) avec le géant . « J'ai vu celui qui disait, sur je ne sais plus quelle tribune, qu'il voulait devenir pour les jeunes écrivains de Montréal, « un père des rues au style direct et sans concessions ». Et je l'ai suivi. » Pierre-Luc Asselin (« So long, Marianne ») joue la carte du désabusement, Stéphanie Pelletier (« Please Don't Pass Her By ») trace un portrait particulièrement réussi d'amitié teintée d'inquiétude alors que Tristan Malavoy-Racine (« Lucile et Octave ») croque en quelques mots précis un instant précieux. Saluons en terminant Elisabeth Vonarburg qui, avec « By the River Dark » a su se servir (sans s'asservir) de la musique du grand Leonard comme d'une trame sur laquelle juxtaposer l'histoire d'un amour adolescent qui ne connaîtra jamais de lendemain. En deux phrases imparables, elle a certes su rendre un très émouvant hommage à l'icône.
« Leonard appartenait à la rivière noire et lumineuse de la musique, de la poésie, à la rive obscure des mots où elle avait continué de marcher avec lui. Qu’il fût un homme réel, pourvu d’une identité civile, et même d’une histoire, quelle importance? »
lundi 21 mai 2012
Winterreise
Parce que, après l'avoir attendu depuis novembre, je suis plongée dans l'essai Wanderer de Georges Leroux et que, avant chaque chapitre, j'écoute Dietrich Fischer-Dieskau, qui nous a malheureusement quittés vendredi... Heureusement, sa voix demeure, toujours aussi émouvante...
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