dimanche 18 mai 2008

Madame la juge

Je sors, relativement vidée, de deux journées intensives en tant que juge du concours de l'Association des professeurs éducateurs en musique du Québec. Cette année, je savais un peu mieux à quoi m'en tenir (ayant participé au Festival l'année dernière à pareille date) et l'organisatrice aussi(la toujours sympathique Judy). De plus, j'ai eu le plaisir de pouvoir écouter les jeunes pianistes en ordre croissant d'âge (5 à 13 ans), ce qui m'a beaucoup aidé côté ajustement des barêmes, puisque je pouvais devenir un tout petit plus sévère à chaque début de catégorie.

La matinée de vendredi a débuté de façon un peu particulière, la première jeune candidate (de 5 ans) refusant expressément de jouer et pleurant comme une madeleine. Sa mère l'a portée au piano mais la petite refusait toujours obstinément de s'exécuter (le mot prend ici tout son sens, sans aucun doute). Je me suis donc approchée de l'enfant, l'ai cajolée un petit peu, ai passé ma main dans son dos et ai fait un marché avec elle. Le deuxième candidat jouerait d'abord et elle pourrait le faire ensuite. Marché conclu, j'ai donc cédé la place au suivant, visiblement très heureux de jouer puisque ses grands-parents étaient venus expressément du Chili (j'imagine qu'ils resteront une semaine ou deux en ville) pour entendre le jeune garçon (et son frère aîné, un peu plus tard en après-midi). La puce se hisse enfin sur le banc du piano d'elle-même et interprète (plutôt bien) sa première pièce. Une seconde après, elle se propulse dans les bras de sa mère, refusant de jouer la deuxième. J'attends quelques instants, renversée par la violence de ses émotions. En général, les tout-petits n'ont aucune conscience du stress d'un concours et n'y voient qu'un jeu. En tout début de journée comme ça, forcément, ça venait très fortement questionner la pertinence de l'avoir inscrite à un tel événement. (En même temps, comment pouvait-on prévoir une telle réaction, puisque c'était sa première expérience?) Je quitte de nouveau l'arrière de la salle, lui explique qu'elle pourra jouer sa deuxième pièce quand bon lui semblera (elle finira par le faire cinq minutes plus tard) et je reste attentive. Ouf! une façon assez extrême de plonger dans le feu de l'action.

Encore une fois, le degré de préparation des élèves était excellent (je n'ai noté qu'une seule fois en bas de 80 %) et, plus d'une fois, je me suis dit que la maîtrise du chinois écrit (et de quelques autres langues asiatiques) aurait été utile pour remplir mes feuilles de commentaires. Là comme dans bien d'autres domaines, nous assistons à l'éclosion d'une quantité impressionnante de techniciens et de bien peu de musiciens. La maîtrise technique était généralement exceptionnelle mais la compréhension du langage musicale le plus souvent totalement inadéquate. J'ai été un peu atterrée quand j'ai demandé à une jeune élève (7 ou 8 ans), lors de ma période de commentaires (j'ai décidé d'humaniser le trop aride processus) si elle savait ce qu'était un menuet (elle en jouait un) et qu'elle m'a regardé avec de grands yeux avant de répondre franchement non. Comment peut-on assimiler état d'esprit et tempo quand on on ne joue que les notes? (Bien sûr, ici, ce n'était pas l'élève qui était à blâmer mais bien le professeur.) J'ai questionné cet autre qui jouait deux pièces descriptives, à savoir s'il s'imaginait une histoire ou un paysage pendant qu'il jouait. Il s'est peut-être demandé sur le coup de quelle planète je venais (surtout que je devais sérieusement me pencher pour pouvoir parler aux jeunes musiciens à leur niveau) mais, quelque part, j'espère que la graine germera éventuellement et que dans une semaine, un mois, un an, il y repensera et en fera peut-être quelque chose.

J'ai aussi été soufflée par la différence qu'une seule petite année pouvait faire. À six ans, le jeu était encore enthousiaste (même si pas parfait), on y sentait la musique perler en surface. À sept ans (c'est si jeune!), le jeu était déjà poli, aseptisé, remarquablement en place mais désespérément dépourvu d'émotion. Une seule petite année d'étude qui peut annihiler l'ardeur qui devrait animer tout (jeune) pianiste...

J'ai retrouvé avec plaisir certains des élèves que j'avais entendus l'année dernière. Oui, certains des pianistes particulièrement brillants étaient encore renversants. Mais il y aussi celle pour qui un an (de 12 à 13 ans, période peut-être un peu trouble côté psychologique) avait gommé une partie de la personnalité et y avait instillé une relative et nouvelle arrogance. Quand je lui ai fait part de certaines réserves minimes (elle jouait deux pièces extrêmement difficiles techniquement) que je pouvais avoir sur l'un ou l'autre aspect de son jeu, je l'ai sentie sur la défensive, comme si elle se rebellait d'un seul tenant. Je n'ai pas insisté, préférant abandonner la partie pour ne pas la braquer inutilement. À l'opposé, dans la même catégorie, un jeune homme avait progressé de façon spectaculaire. Je me souvenais d'un enfant de 12 ans (les non-Asiatiques sont d'autant plus faciles à reconnaître) intéressant mais non exceptionnel (ce qu'on pourrait considérer un élève moyen) et, là, tout à coup, j'avais affaire à une vraie personnalité musicale. Je l'ai noté sur sa feuille, l'ai mentionné quand je l'y ai remis ses notes et lui en ai reparlé à la toute fin de la journée, après que ses parents m'aient remerciée pour les commentaires pertinents que j'avais pris le temps d'offrir de vive voix (ça fait toujours plaisir de savoir qu'on ne se décarcasse pas totalement pour rien). Il y a eu de légers blancs de mémoire, l'égalité de ses doubles n'était pas parfaite (il jouait Gradus ad Parnassum de Debussy, terriblement glissant de ce côté-là) mais, derrière tout ça, j'ai entendu un musicien, enfin. Il y a des moments magiques, comme celui-là, qu'il faut savoir saisir...

4 commentaires:

Venise a dit…

Je pense que tu as l'oreille du coeur bien tendue pour entendre les musiciens au-delà de notes dissonantes.

Bravo d'avoir su amadouer, dans la patience née de l'amour, la petite "5 ans" submergée par la vague de ses larmes.

Karine a dit…

J'adore t'entendre parler de tes expériences dans les concours de musique. Ca me rappelle bien des souvenirs et j'aurais bien aimé rencontrer une juge comme toi... ils me faisaient terriblement peur!!! C'était tellement solennel, comme événement!

klari a dit…

Que c'est triste, jouer "aseptisé" à 7 ans..

(je suppose que ça doit être un effet pervers du système de concours.. En tout cas, voilà qui ne me fait pas regretter d'avoir commencé la musique tardivement, et avec plus de recul, du coup.

tidoigts a dit…

Il en faudrait plus souvent des jurys comme toi. En tout cas, ils auront peut-être encore moins peur au prochain concours, ...et peut-être feront-ils alors de la musique!
Ce qui m'a le plus marqué quand j'étais petite, c'était le visage inexpressif, le silence, le bonjour dit du bour des lèvres...terrible!