mercredi 21 septembre 2011

Aimer faire

Une question me fait grincer des dents plus peut-être que tout autre: « Que fais-tu dans la vie? » Cette manie d'associer aux gens des étiquettes m'horripile et surtout me laisse toujours profondément démunie, avec la conviction qu'il n'y a ici aucune bonne réponse. Si je commence à énumérer le titre de mes multiples emplois, j'ai l'air de vouloir étourdir l'auditeur, surtout que je brandis une série de professions que les gens ne connaissent pas vraiment: professeur de piano peut encore passer (quoi que...) mais quand j'en arrive à rédactrice et journaliste spécialisée en musique classique « mais qui couvre également le théâtre et la littérature », généralement, je perds le client. Je n'ose pas ajouter traductrice et réviseure, même si ce sont des activités que je pratique sur une base quasi quotidienne. J'ai généralement droit tout au plus à un « Ah... eh bien... », avant que mon interlocuteur ne cherche désespérément une autre victime à punaiser.

Un ami m'a envoyé un SMS hier, m'expliquant qu'il avait enfin trouvé une façon de contourner cette fâcheuse propension à l'étiquetage. « Plutôt que de demander ce que les gens font dans la vie, on pourrait leur demander ce qu'ils aiment faire. » Quand même... Il nous faudrait un groupe-témoin, histoire de tester le concept. J'imagine fort bien les mâchoires décrochées de la plupart des interpellés. Il faudrait sans doute insister. « Vraiment, ça m'intéresse. Dites-moi tout. » Tentant, non?

Si je réponds moi-même honnêtement à la question, je suis obligée d'admettre que mes divers emplois sont le reflet de l'une ou l'autre de mes passions et que je dois donc me considérer choyée. Alors, pêle-mêle ou presque...
  • J'aime lire, apprendre, transmettre. Déjà, à huit ans, j'aidais le professeur avec une élève en difficulté et à dix ans, malgré ma timidité (qui s'est soignée), je pouvais parler pendant une heure des écureuils ou de l'imprimerie. Maintenant, je suis celle qui parle de musique classique dans des endroits assez saugrenus, du bureau du dentiste (qui m'a demandé il y a quelques semaines, vaguement intimidé, si j'avais été un prodige, avant que je n'éclate d'un rire impossible à contrôler) à une cérémonie de graduation.
  • J'aime écouter, la musique, les autres, les oiseaux, la vie qui bat.
  • J'aime jouer du piano, que ce soit pour moi ou avec ou pour d'autres, devenir ce canal de communication directe entre un compositeur et un auditeur, à première vue nullement liés.
  • J'aime les voyages et les rencontres qu'ils sous-entendent, n'avoir qu'une seule certitude quand on part: qu'on reviendra autre.
  • J'aime être émue par ce que je vois, j'entends, savoir sans réaliser encore comment que ce tableau qui m'aura chavirée, ces phrases d'un auteur, cette modulation, sera transmise autrement, dans deux mois, trois ans, dans un article, une note de programme, une nouvelle.

Là aussi, aurais-je perdu mon interlocuteur? Fort probablement, mais celui qui n'aurait pas pris ses jambes à son cou aurait vraisemblablement eu beaucoup à m'apprendre. Alors demander et répondre autrement la prochaine fois que les circonstances s'y prêteront ou non? Intéressant dilemme à considérer.

9 commentaires:

Adrienne a dit…

ah oui!!! la question à zéro franc, à laquelle je réponds "je suis prof" tout en craignant à l'avance les lieux communs que j'aurai à subir en réaction à cette annonce :-)
contente de lire ce que tu aimes... je m'y retrouve :-)

Lali a dit…

J'ai trouvé une formule il y a quelques années : touche-à-tout de la littérature.
Comment dire autrement qu'on a publié des romans jeunesse, qu'on a été libraire un quart de siècle, qu'on fait partie du collectif de la seule revue consacrée à la nouvelle au Québec, qu'on a interviewé plus de 500 écrivains à la télévision communautaire et à la radio de Radio-Canada, qu'au quotidien on révise et on traduit, qu'on a aussi publié des poèmes et des nouvelles publiés dans des revues d'ici et d'ailleurs, et monté il y a un quart de siècle une pièce qu'on a écrire?
Touche-à-tout de la littérature.
Du coup, je te baptise « touche-à-toi des arts ». Ça te va?

Lucie a dit…

Adrienne: il faudrait bannir les lieux communs, non?

Lali: j'adopte volontiers ta proposition. Je trouve également assez savoureux le lapsus qui t'a fait écrire « touche-à-toi des arts » plutôt que « touche-à-tout ». Je pense que, en fait, ça me convient encore mieux.

Un de ces quatre, il faudra aller prendre un café et échanger. La beauté de tout ça en plus, c'est qu'on n'aura nul besoin de perdre du temps à s'expliquer ce que l'on fait dans la vie. :)

le Papou a dit…

J'ai eu le plaisir de te rencontrer et je ne me souviens pas t'avoir demandé ce que tu faisais, désolé!
(mouahahah) Peu de gens font ce qu'ils ont envie, et ceux qui le font, comme toi, doivent être les plus heureux.
J'ai fait un métier peu connu, et ça m'a toujours fatigué d'expliquer maintenant c'est plus facile...retraité, lecteur et blogueur.

À bientôt

Le Papou

Lucie a dit…

Le Papou: j'ai d'ailleurs beaucoup apprécié de ne pas avoir eu à répondre à cette question-là lors de notre charmante rencontre ;-)

Margotte a dit…

Comme Adrienne, je dis toujours avec réserve que je suis enseignante à cause des idées reçues associées à cette fonction... Le plus drôle, c'est que j'ai changé de métier. Le premier était, lui, vu de manière très positive. Je m'amuse donc à ce constat : je suis toujours la même personne, j'exerce aujourd'hui exactement comme hier, avec autant d'enthousiasme je pense, et pourtant, le regard porté sur moi change. Parfois cela m'amuse, parfois, cela me laisse songeuse...

Ondine a dit…
Ce commentaire a été supprimé par son auteur.
Lucie a dit…

Margotte: c'est vrai que, lorsque l'on change de carrière en route, on peut percevoir le regard des autres se modifier... C'est dommage que l'enseignement soit mal considéré, car nous formons la génération de demain!

Lali a dit…

Ah l'idée d'un café, ça me plait!