jeudi 15 novembre 2007

Les carnets de Douglas

Cet attrayant roman se lit comme une histoire d’amours multiples et démultipliées : amour improbable entre Douglas (Romain) et Elena, inconditionnel, presque fiévreux envers Rose, le bébé à naître, penchant ignoré de Léandre envers Elena, tendresse infinie de Léandre et Gabrielle envers la petite Rose, relation fusionnelle de Rose avec son arbre, de Douglas avec la nature, lien intime avec la musique.

Avec douceur et conviction à la fois, l’écriture d’une grande limpidité de Christine Eddie fait basculer le lecteur dans un univers presque onirique. La plume poétique de l’auteur cisèle les paysages, les fait surgir devant nous. Sa voix unique nous raconte, presque en pointillés, le destin extraordinaire de personnages atypiques mais auxquels on s’attache en un instant. Discrètement, ils se découvrent peu à peu, dévoilent leur richesse intérieure, nous touchent par la profondeur de la faille qui les traverse, nous confrontent à la petitesse du monde qui les entoure, à l’intolérance, à la suprématie du progrès technologique.

Christine Eddie jette un regard tendre sur cet univers en suspension et choisit de le traiter de façon presque voilée, comme pourraient le faire certains cinéastes, avec un filtre. Les courts chapitres sont d’ailleurs astucieusement regroupés à l’intérieur de sections à connotations cinématographiques : repérage, gros plan (et fondu au blanc), plan d’ensemble, fondus enchaînés, accéléré, musique, fin, générique. En gravant sur la pellicule les différents éléments qui composent sa fresque, elle laisse au lecteur la possibilité d’y inscrire son propre scénario, d’y jeter un éclairage subjectif, de colorer à sa façon les zones volontairement laissées en plan. Une voix unique, musicale, qui sait à merveille dépeindre la vie qui palpite sous la surface.

Pour lire les commentaires des autres collaborateurs au blogue La recrue du mois...

lundi 12 novembre 2007

Hommage à Hélène Grimaud

Trouvé, ce matin, sur un site poétique, une superbe lettre ouverte à Hélène Grimaud, toutes en nuances et en subtilité. Pour la lire, c'est ici...

dimanche 11 novembre 2007

Derrière les livres

Un billet fascinant de Danny Laferrière dans La Presse de ce matin, dans lequel il se penche sur l'écrivain derrière le livre, sur le processus d'écriture, sur la part de l'auteur qu'on peut découvrir entre les lignes.
Pour Whitman, l'écrivain se trouve derrière son livre, mais en lisant on le fait apparaître devant soi. Et quand il est là, on replace le livre dans la bibliothèque, on prépare le thé, et on revient s'asseoir calmement pour converser avec cet esprit qui a traversé parfois les siècles pour nous retrouver ici. Lire la suite de l'article...

samedi 10 novembre 2007

Les musiques de mes amis

Ça y est, vous vous dites que je manque franchement d'originalité dans mes choix de titres. Peut-être avez-vous un peu raison. Avec la proximité favorisée par la blogoboule, j'ai fait toutes sortes de découvertes, certaines littéraires (plusieurs blogueurs littéraires sont franchement compulsifs et je n'arrive pas à saisir comment ils peuvent lire un bouquin par jour!), d'autres de vie (certains écrits secouent profondément, quand on accepte de se laisser toucher), d'autres musicaux.
Étant malheureusement devenue un tantinet blasée musicalement au fil des ans, je n'avais pas été sujette à un vent d'enthousiasme de ce côté-là depuis bien longtemps. Quand on reçoit des disques à commenter pour le boulot, parfois non sollicités, on finit par ne penser qu'en termes d'interprétations (si je ne suis pas séduite après dix secondes, j'aurai de la difficulté à accrocher après), de comparaisons (que je trouve la plupart du temps assez vides du sens, j'aime mieux me concentrer sur le point de vue des interprètes, sur la transmission du message que d'étaler mes connaissances discographiques à tout vent), de prise de son (j'admets que, là-dessus, je ne suis pas très maniaque). Bref, on oublie le simple plaisir d'écouter de la musique, juste comme ça, juste parce que.

En visitant des sites d’amis blogueurs, j’ai fait récemment toutes sortes de découvertes. Sébastien, en fan d’une ferveur exceptionnelle, m’a ainsi fait découvrir Esjbörn Svensson Trio, un groupe de jazz suédois, surprenant, qui se considère lui-même comme un groupe de pop. Avec ses sonorités uniques qui allient jazz aux grooves drum & bass, à certains éléments de musique électronique, rythmiques funky ou emprunts au rock et à la pop mais également à la musique classique européenne, E.S.T. possède un son bien à lui. Grand expérimentateur, les mélodies et les harmonisations du pianiste sont loin d’être prévisibles. Ayant épuisé tout ce qui se trouvait sur Youtube (pas tant de titres que ça, malheureusement), j’étais prête à plonger et à me procurer un disque! Après avoir épluché les bacs des disquaires spécialisés de la rue Sainte-Catherine, j’ai pu constater que seuls deux des disques du groupe, le dernier (Tuesday Wonderland) et un vieux live (daté de 1995) étaient disponibles ici. J’aurais souhaité me procurer Seven Days of Falling, qui comprend la pièce du même titre, que j’avais laissé s’immiscer en moi tout doucement mais qui n'est disponible que difficilement sur Internet.

Deux jours après, je flanchais et mettais la main sur Tuesday Wonderland, qui comprend notamment l’excellent Goldwrap.

Mais mon histoire ne s’arrête pas ici. Tant qu’à fouler le sol du temple de la musique, sur trois étages, j’ai fait un tour au département de la pop, domaine que j’avais fortement négligé au cours des dernières années. En visitant le site de Luzur, j’avais succombé doucement au charme de la voix de Feist. Au début, j’ai un peu souri (l’auteur semblait autant séduit par la beauté et la plastique de la chanteuse que par ses chansons) puis je me suis mise à fredonner sans raison My moon, my man, particulièrement contagieux (et un vidéo particulièrement bien conçu). La semaine suivante, j’entendais Feist dans un café, quelques jours après l’un de mes élèves adultes m’en parlait! Je me suis dit que ce devait être un signe et je me suis donc procurée Reminder, le dernier album de la chanteuse originaire de la Nouvelle-Écosse mais qui a grandi dans l’Ouest canadien avant de se fixer à Toronto.
Sur le même site, j’avais découvert deux jours avant The Postal Service, un groupe de la scène indépendante de la côte Ouest américaine, et leur chanson Such great heights. En me promenant sur Youtube (vous allez commencer à croire que je ne bosse jamais!), j’ai découvert d’autres titres du groupe (dont un remake complètement déjanté de Against all odds). En jetant un coup d’œil aux liens, j’ai appris que Ben Folds avait fait un cover (superbe) de la chanson. Je me suis alors rappelée combien j’avais écouté Forever and ever amen de Ben Folds Five (ici le lancinant Brick) et ai constaté que mon engouement pour le piano et la voix de Folds était intacte. J’ai donc décidé de rattraper le temps perdu et ai acheté deux albums, Rocking in the Suburbs et Supersunnyspeedgraphic… Sur le premier, je vous recommande particulièrement Still fighting it, une touchante ballade écrite pour son fils (qu'on voit dans le vidéo), The luckiest et Learn to live with what you are, dont le vidéo est particulièrement craquant.

Je vous rassure tout de suite, il n’y aura pas de troisième segment à ces xxx de mes amis. Je n’ai aucune intention de dévoiler vos noirs desseins ou vos aspirations les plus lumineuses. À moins que je ne parle de vos recettes? Mais non, je blague… Allez, je vous laisse, j'ai des disques à écouter!

vendredi 9 novembre 2007

La musique klezmer

Univers fascinant que celui de la musique klezmer. J'ai dû me pencher sur le sujet pour la rédaction d'un document pédagogique et j'ai été séduite par ce que j'ai pu apprendre.

Tradition musicale des Juifs ashkénazes, la musique klezmer s’est développée à partir du XVe siècle. Ses origines plongeraient vraisemblablement dans la musique moyen-orientale et turque mais aussi dans celles des Slaves et des Tziganes. En raison de ses origines, la langue de prédilection de la chanson klezmer est le yiddish, un mélange d’hébreu, d’allemand, de polonais et de russe. La musique klezmer a survécu au fil des siècles grâce à sa volonté de sauvegarder son essence tout en acceptant de l’enrichir des cultures environnantes. Elle est devenue en quelque sorte la synthèse de plusieurs siècles d'interactions entres Juifs et non Juifs. (Dans cette ère d'accomodements déraisonnables, on ne peut que s'arrêter pour réfléchir un instant. J'invite d'ailleurs les Québécois de souche - et les autres - à signer une pétition contre l'intolérance ici. Parfois, ces jours-ci, j'ai presque honte d'être Québécoise de souche! Fin de la parenthèse politique.)
Jouer de la musique klezmer se rapproche étrangement de la narration d’une histoire. C’est pourquoi les thèmes repris dans les chansons klezmer font le plus souvent référence à la vie communautaire juive, au Shabbat et aux fêtes religieuses. On y évoque aussi les éléments de la vie quotidienne. La mère étant une figure emblématique dans la culture ashkénaze, on retrouve plusieurs airs qui lui sont dédiés (dont le plus connu reste Yiddishe Mamma). Certaines chansons traitent de sujets qui affectent la vie d’un village tout entier, que ce soit un incendie au shtetl (village) ou l’émigration vers les États-Unis (par exemple, la chanson Di Grine Kuzine). Cette émigration a d’ailleurs permis l’intégration d’éléments de jazz au langage musical klezmer traditionnel.
La musique klezmer étant à l’origine une musique de danse, surtout jouée dans les mariages, le tempo se modifiait en cours d’exécution pour s’adapter à la fatigue des danseurs (et des musiciens). Cette flexibilité du tempo est restée inscrite au cœur même de cette tradition musicale.
En tant que représentante de la tradition culturelle ashkénaze, la musique klezmer reprend plusieurs des éléments musicaux qui y sont associés. Les complaintes des clarinettes, si typiques du genre, se veulent une imitation du son du shofar, un instrument à vent sculpté dans une corne de bélier, ancêtre de la trompette, utilisé lors des offices de Rosh Hashana (nouvel an du calendrier hébraïque) et Yom Kippour (aussi appelé jour du grand pardon). Son aspect répétitif évoque quant à lui le chant du hazzan, le chantre de la synagogue.

Si vous souhaitez approfondir le sujet, je vous recommande le site suivant, extrêmement complet (en anglais). La meilleure chose à faire pour se l'approprier est bien sûr de l'écouter. Pour entendre le clarinettiste Giora Feidman, c'est ici ou . Le violoniste et chef d’orchestre Itzhak Perlman se joint à un groupe klezmer ici et l'ensemble Kleztory nous séduit parou sur leur Myspace.
Prochaine chronique musicale dans un tout autre registre, comme vous le verrez. Patience, patience...

lundi 5 novembre 2007

Jean-François Rivest

Pour ceux qui ont peut-être été intrigués par l'enthousiasme démontré lors de cette rencontre avec Jean-François Rivest, chef en résidence de l'OSM, professeur à l'Université de Montréal et surtout, véritable boule d'intensité, voici l'article que j'ai signé pour La Scena Musicale. Vous pouvez consulter le PDF de l'article ici (le texte débute à la page 12 mais sentez-vous libres de feuilleter le reste!).

dimanche 4 novembre 2007

Les livres de mes amis

Deux couvertures rouges, deux univers différents, mais deux conteurs, chacun à leur façon. Avant tout, deux livres qui sont plus proches de moi dans la chaîne de transmission que la plupart des livres que je retrouve habituellement en librairie, deux livres dédicacés. L'un m'a été offert par mon amie homonyme à la fin de l'été, l'autre par l'auteur lui-même. Dans le cas de Kaya de Robert Blake, l'auteur m'a contacté il y a quelques semaines par courriel, ayant eu vent de mon site (par cette amie commune sans doute), cherchant à savoir si j'avais lu son livre. Dans l'autre, Le mariage d'Anne d'Orval de Sébastien Fritsch, le livre est arrivé, livraison toute spéciale, dans les valises d'un couple d'amis de l'auteur, vendredi dernier. Autre lien qui les rapproche, ces deux livres font plonger dans des univers que je ne fréquente habituellement pas: le conte philosophique (même si j'admets avoir eu ma passe Paulo Coelho) et le roman historique (enfin, pas vraiment, vous allez comprendre pourquoi dans quelques lignes).
Kaya est le deuxième conte de Blake, qui avait signé un charmant Voyage il y a quelques années. Mon amie me l'avait prêté et je l'avais dévoré en une soirée, comme ce fut le cas avec Kaya. Dans Le Voyage, les redites m'avaient un peu lassées, je l'admets ici. Chaque chapître, chaque nouvelle petite histoire, étaient introduits de la même manière, en escalade si l'on veut, une technique qui fonctionne particulièrement bien quand on raconte une histoire de vive voix mais qui me semblaient moins convaincante à l'écrit. Dans Kaya, plusieurs de ces redites, de ces clins d'oeil de l'auteur/conteur, ont été gommés et, de ce fait, la lecture en est devenue beaucoup plus aisée. M. Jacquot (personnage du premier livre) passe du rôle de passeur à celui d'acteur, suite au défi de Mister Charles, qui lui parle de l'île imaginaire de Coll, cette île qui vient à nous. Il y rencontre un attachant lutin, Larin, qui n'a pas la langue dans sa poche et plus d'une histoire millénaire dans sa besace: celle du Semeur d'étoiles, du Roi Aramos, des frères jumeaux devenus ennemis Atimore et Ackmore. En deuxième partie de livre, M. Jacquot doit compléter l'histoire de Kaya, qui dormait dans ses cartons depuis trop longtemps. Le style de l'auteur devient alors beaucoup plus fluide (les dialogues de commentaires disparaissent presque entièrement) et j'ai alors plongé, comme une enfant, dans l'univers magique. La langue coulait, les images affluaient, je me retrouvais, assise en indien, à écouter une jolie histoire au coin du feu (et, hum, si on se fie à la photo du quatrième de couverture, j'aimerais bien me faire raconter une histoire par ce charmant monsieur... fermons vite la parenthèse!). Marchant le dos bien droit, la main gauche sur la tête de mon épée, je vis la plus belle des clairières au milieu d'une île, le ciel et les étoiles dans la peau d'une femme. J'eus peine à la regarder tellement mes yeux étaient éblouis par la lumière qui l'enveloppait. Mon coeur battait si fort que les boutons de ma veste eurent envie d'éclater. Si vous avez aimé L'alchimiste, vous apprécierez ce livre...
Reculons maintenant 800 ans en arrière pour aborder l'univers du Mariage d'Anne d'Orval. Je l'avoue d'emblée ici, j'ai voulu lire le livre parce que j'ai appris à connaître, à apprécier l'auteur à travers son blogue. Depuis, il y a eu des messages plus personnels échangés, hors blogosphère et maintenant, j'apprivoise l'humain derrière l'auteur. Alors, évidemment, j'ai plongé dans le livre avec un enthousiasme prudent. En effet, comment réagir si j'avais détesté l'univers du roman? Quand j'ai eu le livre en main vendredi dernier, je me suis sentie comme une gamine. J'étais à peine rendue à la voiture que j'avais décacheté l'enveloppe, avais jeté un coup d'oeil au quatrième de couverture (histoire de mettre un visage sur les mots) avant de lire avec ravissement la dédicace. Quand même, ce n'est pas rien, je suis la première lectrice québécoise de l'auteur! Un privilège, tout de même (le livre sera apparemment distribué ici en 2008, à suivre...). Malgré la dizaine de livres qui attendent sur ma PAL (pile à lire), le soir même, j'y plongeais, avalant trois chapîtres d'un coup, avec un plaisir presque coupable. Moi qui n'ai lu aucun des Jeanne Bourin, ai adoré Les rois maudits à la télé mais n'ai jamais pensé une seconde à lire la somme de livres qui a inspiré la série, n'ai lu qu'un Umberto Eco (même pas Le nom de la rose, que j'ai vu en film, cependant, avec plaisir), j'étais un peu réticente à plonger dans l'univers médiéval et ses histoires de preux chevaliers et de donzelles au teint pâle. Si les premiers chapîtres du livre sont effectivement dédiés à la peinture d'époque, la galerie de personnages, plutôt atypique, m'a immédiatement séduite. Ils échangèrent tout d'abord sur les différences de leurs pays respectifs. Clément fit du sien un tableau des plus simples, mais qui suffit à Anne pour se sentir déjà partie à ses côtés. La voix qu'elle écoutait avait le goût du sel éparpillé aux vents, la tendresse du sable, sa blancheur froide. Elle s'animait ensuite de la puissance des flots. Elle dessinait les gestes maternels que l'onde lance sur les lointains secrets des profondeurs. Elle invitait à embrasser, parmi les rochers noirs, les échos des derniers cris des pêcheurs noyés. J'aurais voulu être Anne d'Orval, celle que tous vénéraient au premier regard, j'en étais presque jalouse. Et puis, tout à coup, l'histoire se bouscule, nous fait basculer dans un tout autre univers. On commence à douter de ce qu'on a lu, on cherche des indices, on entre volontairement dans un immense jeu de piste. Plus important, peut-être: Anne d'Orval devient une femme de chair et de sang et non plus une icône. Les péripéties se multiplient, on tourne les pages de façon quasi compulsive; je me croyais par moments dans une superproduction américaine. Doucement, la violence, le code de vie strict, les saccages typiquement masculins sont balayés par le feu, la passion, les déchirements, les renoncements, des choix habituellement beaucoup plus féminins. J'ai aimé le ton, aussi, presque suranné, comme si je me faisais raconter l'histoire par la vieille femme (la narratrice), dans un château mal chauffé, faisant semblant d'être absorbée par mon ouvrage de broderie (on peut toujours rêver) mais étant toute ouïe, les sens grands ouverts.
Deux fables, deux univers... toujours la même vie qui bat, à travers les siècles.