La musique et l’écriture ont été de tout temps les deux pôles de la vie créatrice de l'auteure. Ce site se veut donc un hommage à la musique (particulièrement classique) et à la littérature, mais aussi au théâtre et aux autres manifestations artistiques.
vendredi 14 mars 2008
La fin d'une ère
Particulièrement intéressants sont les témoignages des principaux intervenants du milieu classique montréalais mais aussi, dans les commentaires des lecteurs, ceux des compositeurs Denys Bouliane et Denis Gougeon. En tant que musiciens classiques, parlons-nous un langage devenu si désuet? Constat inquiétant...
mardi 11 mars 2008
Pleins feux sur la nouvelle
Le texte, très court (moins de trois pages à double interligne), devait évoquer le thème « Je l'aurai dans la mémoire longtemps ». Merci à Venise d'avoir mentionné l'existence de ce prix sur son site. Clin d'oeil du destin, alors qu'elle en parlait, j'avais écrit la veille le texte, en écho à la musique qu'il évoquait pour moi, la longueur et le thème étant exactement respectés. Parfois, il faut saisir les rêves au vol... J'avais aussi fait partie des 30 finalistes du Prix Littéraire Radio-Canada il y a quelque temps pour un autre texte... Une nouvelle voix (voie) à s'approprier?
Ce qu'a vu le vent d'Ouest

Révolté, révulsé, le vent racle la surface agitée du fleuve, en un long gémissement halluciné. Les vagues se liguent contre les récifs, grugeant quelques millimètres de roc à chaque assaut. Les oiseaux ont fui au large de l’estuaire, loin du lancinant chœur des damnés qui s’élève des flots. Sur le sentier, on distingue à peine une frêle silhouette, balayée de temps en temps par la force brute du vent. Elle progresse lentement vers la jetée, les mains serrées sur son torse, dans un futile effort de protection, les pieds glissés dans des bottes de caoutchouc qui avalent presque entièrement ses cuisses.
Parvenue à quelques mètres du quai, elle se déchausse précautionneusement. Elle aime sentir les cailloux effilés lui lacérer la plante des pieds, l’eau glaciale lui mordre les chevilles, le vent fouetter son visage. Comme tous les soirs, elle a revêtu son vieux chandail de marin, dont les manches trop longues lui donnent l’impression d’enfiler une camisole de force. Prudemment, elle en a humé le lainage, imprégné de l’air salin du large et de l’odeur légèrement musquée de sa peau. Les premières semaines, elle le tenait contre elle en talisman quand, fourbue de fatigue et de douleur, elle s’abandonnait à la puissance de ses cauchemars en hurlant son nom ou, si rarement, le rejoignait en rêve dans une crique à l’eau cristalline, désertée. Les nuits s’étaient muées douloureusement en mois et, maintenant, elle ne l’enfilait plus que lors de cette promenade vespérale quotidienne.
Malgré la houle qui gronde furieusement, elle s’assoit au bout de la jetée, les jambes repliées sous elle. En sortant la boîte de fer-blanc soigneusement conservée sur sa poitrine, elle sent le vent s’engouffrer malicieusement sous la maille tricotée serrée. Ses mamelons se hérissent sous sa langue râpeuse et elle étouffe un petit gémissement.
Combien de nuits dilapidées depuis son départ, dans l’attente, l’absence, l’anéantissement? Combien de caresses, de baisers, qui n’atteindront jamais leur but? Combien de mots criés face au vent? Combien d’heures passées à écouter le souffle du large, recroquevillée sur elle-même, dans l’espoir de capter sa réponse?
Elle extrait de son ciré une paire de ciseaux élimés, la dépose délicatement à côté d’elle. De la poche de son jean usé, elle retire une lettre dont le papier est presque devenu translucide à fort d’être manipulé. Même si elle peut en réciter le contenu par cœur, elle la déplie quand même et effleure du doigt le tracé d’un mot, le dessin d’une ligne.
Ma folle, mon océan,
J’ai pensé à toi il y a une seconde, une minute, une heure. Planant au-dessus du fracas étourdissant du bruit des moteurs, j’ai entendu ta voix, tentatrice, me chuchoter des mots tendres. J’ai goûté un instant le parfum de ta peau le matin après l’amour, ai senti tes boucles folles danser sur mon ventre. J’ai pensé alors que je t’avais séduite à coups de mots mais surtout de silences, que je t’avais abordée comme un flibustier, que j’avais dû te saborder sans m’en rendre compte, en noyant mon regard dans le tien, avec déraison.
Loin de toi, je suis en rade, égaré dans un lieu dont le paysage ne m’est plus familier. J’aimerais passer au travers de toi comme un bateau de pêche traverse le brouillard, cornant pour éloigner le danger. J’aimerais pouvoir déployer les voiles de notre amour comme on hisse pavillon. J’aimerais accoster en ton corps comme on s’approprie une île inconnue. J’aimerais m’amarrer en toi, maintenant et pour toujours.
Ton marin d’eau douce, ton pirate
En tremblant un peu, elle prend les ciseaux dans sa main. Une seule boucle folle s’échappe encore de sa chevelure sacrifiée. Elle la coupe, d’un geste sec. Le frottement des lames se marie un instant au mugissement du vent. Elle ouvre la boîte et couche la mèche à côté des autres, implacable rappel des jours passés loin de lui. Avec dévotion, elle la referme et dépose un baiser à sa surface. Une ultime fois, elle lui chuchote son amour. Une ultime fois, elle attend sa réponse.
Les flots viennent réclamer leur dû. Elle leur remet sans hésiter le cercueil métallique, les ciseaux défraîchis. Elle se relève lentement. Une douleur lancinante vient marteler son flanc. Elle grimace un sourire, mêle son souffle à celui du vent. Elle pose une main sur l’arrondi de son ventre et entreprend sa laborieuse remontée. Dans quelques heures, il sera là…
À écouter avec le Prélude de Debussy du même titre...
La toile, Miranda - The Tempest, est de John William Waterhouse.
mercredi 5 mars 2008
Raoul Sosa: la main du coeur
Raoul Sosa semble à prime abord un homme de peu de mots. Pourtant, ses gestes mesurés, son regard pénétrant, son rire vibrant et surtout son jeu d’une extrême poésie sont d’une rare éloquence. Quand on écoute attentivement Raoul Sosa, on perçoit les rêves d’un tout jeune garçon né à Buenos Aires en 1939 qui, dès l’âge de cinq ans, démontre un talent exceptionnel pour la musique. On discerne l’adolescent qui accumule des premiers prix et s’adonne déjà à la composition pour exprimer une autre facette de sa personnalité. On découvre le jeune homme qui, après des débuts au Teatro Colón en 1959 et une participation aux finales du Concours international Van Cliburn en 1962, obtient la bourse tant espérée pour aller se perfectionner à Paris et Salzbourg avec Madga Tagliafero et Stanislav Neuhaus. On entend la virtuosité et le lyrisme d’un musicien qui a convaincu haut la main les jurys de nombreux concours internationaux pendant la seconde moitié des années 1960. On distingue aussi l’amoureux qui a suivi sa belle au Québec et le pédagogue dévoué qui, depuis 1967, partage sa flamme avec les étudiants du Conservatoire de musique de Montréal. On ressent les vagues d’émotions successives qu’il a fait vivre au public d’ici et d’ailleurs alors qu’il présentait des programmes mettant en lumière les œuvres-phares du répertoire pianistique. On devine aussi la fissure de l’artiste qui, au zénith de ses capacités techniques, a dû s’approprier la musique d’une nouvelle façon, à la suite d’un accident qui l’a privé de l’usage adéquat de sa main droite en 1980.
Pour lire le reste de l'article sur ce pianiste exceptionnel, on accède au PDF du dernier numéro de La Scena Musicale, ici. L'article est en pages 14 et 15.
On peut l'entendre (en cliquant le lien dans la colonne de gauche) dans l'Étude opus 10 no 6 de Chopin/Godowsky nous ravir les oreilles avec sa seule main gauche.
Addendum 6 mars: j'ai reçu un appel de M. Sosa tout à l'heure, que je sentais presque rougir au bout du fil, très content du portrait. Je pense qu'il a dû se dire que, enfin, après 40 ans ici, on reconnaissait son travail et son talent... Je n'ai été qu'inspirée par le sujet...
lundi 3 mars 2008
Mes Études de Chopin
Mais, réussirais-je à conjurer certaines images en les écoutant ou mieux, en les jouant? J'ai sorti mon archaïque partition, tellement déglinguée qu'elle n'a plus de couverture depuis 25 ans et qu'il y manque les Trois nouvelles Études et la dernière page de l'opus 25 no 12 depuis presque 10 ans. À chaque année, je me dis que j'investirai dans une nouvelle édition et, à chaque fois, un autre cahier s'est retrouvé dans ma bibliothèque à la place. C'est peut-être parce que, pour moi, ce cahier a une histoire, a voyagé avec moi, a été là lorsque j'ai accepté que je ne pourrais plus retourner en arrière, que je serais pianiste (et bien d'autres choses aussi...). Oublié par un autre, contenant certaines annotations d'une main inconnue, il m'a suivi lors de nombreux déménagements et, oui, je m'y suis attaché. Mais revenons plutôt à la musique, la part essentielle de tout ça.
J'ai feuilleté la partition pour retrouver les Études que j'avais jadis travaillées, avant de tourner le dos à Chopin (que j'ai considéré trop guimauve pendant des années mais auquel je suis revenue récemment). Impossible sur le coup d'imaginer une nouvelle ligne narrative aux Études, ma trame personnelle ayant pris sur le coup toute la place. Fascinant comment quelques pages de musique, travaillées il y a des années, peuvent contenir en leur cœur autant de souvenirs qu'on croyait envolés.
L'opus 10 no 3 est celle qui me permet de remonter le plus loin en arrière. Même si je ne l'ai que travaillée en surface (il faudrait vraiment que je me décide à mater le fameux passage en doubles sixtes en mouvement contraire), cette étude évoque pour moi des images d'enfance, de films sur Chopin, d'images de George Sand (auquel un ami m'associe volontiers), de ce côté vaguement neurasthénique qu'on associe à Chopin. Selon les jours, selon les interprètes, je fonds à son écoute ou je crie au kitsch absolu (jamais rien entre les deux).
La suivante, l'opus 10 no 4, a une histoire bien particulière. Je l'ai enseignée il y a trois ans à mon élève le plus avancé, parce qu'il insistait qu'il voulait la jouer ab-so-lu-ment. J'avais eu beau lui expliquer que, selon moi, il n'était pas tout à fait prêt techniquement, que c'était un peu exigeant, il s'était entêté et j'avais fini par abdiquer. Pendant des semaines, nous avions assis le tempo, tenté de débroussailler les passages les plus ardus (il m'en a encore reparlé la semaine dernière!), avions éliminé la plupart des arêtes trop pointues. Quelques jours avant le concert, j'avais bien sûr fait mes dernières recommandations, que j'avais fini par réduire à: « Surtout, ne la prends pas trop rapidement! Respire! » Le jour du concert, légèrement nerveux (quand on réalise qu'on est devenu un « vrai » pianiste, le stress monte généralement de façon exponentielle), il s'est assis et, bien sûr, a dévalé de A à Z. J'étais terrifiée et exaltée à la fois, mes jointures se sont mises à blanchir tant j'agrippais les avant-bras de mon siège en bout de rangée, c'était comme de faire un tour de montagnes russes extrêmes: on crie sans arrêt mais on aime ça! Après le concert, lors du petit repas qui permet aux « vedettes » de recevoir les hommages de leur public adoré, je l'ai fixé un instant, sans rien dire. Et là, c'est sorti d'un seul coup de sa bouche: « Quand je suis parti à cette vitesse-là, je me suis dit: "Lucie va me tuer!" » puis est parti à rire (moi aussi). Près de trois ans plus tard, il a démontré qu'il n'avait pas froid aux yeux, en enfilant l'« Appassionata » de Beethoven (les trois mouvements), le Prélude en do dièse de Rachmaninov (qu'il a joué de façon magistrale, si je puis me permettre un commentaire « objectif »), a plus ou moins massacré la «Révolutionnaire » (mais je lui ai pardonné) et vient de terminer l'Étude transcendantale en fa mineur de Liszt.
L'opus 10 no 9 reste chère à mon cœur, parce que c'est la première que j'ai travaillée. On n'oublie jamais son premier amour, ni sa première Étude de Chopin. J'ai toujours aimé son côté tumultueux mais parfaitement lyrique, le côté vaguement kamikaze de la main gauche, souvent en hyperextension, la façon dont Chopin nous fait passer par une déferlante d'émotions en trois petites pages.
Tout de suite après, je m'étais appropriée la « Révolutionnaire » parce que, là, évidemment, on a l'impression d'avoir accompli quelque chose, d'avoir un fleuron glorieux à la ceinture, d'être un cowboy craint qui dégaine plus vite que son ombre. Et puis, je l'avoue, ça convenait bien à mon côté vaguement « garçon manqué » et peut-être aussi à ma facette « showman », généralement profondément enfouie en moi (mais je ne l'avouerai pas à voix haute). Dans ce même registre « sensations extrêmes », il faut aussi que j'inclus l'opus 25 no 12, un délire d'arpèges décalés, qui laisse le pianiste (et l'auditeur, idéalement!) complètement pantois et l'opus 25 no 10. Quel défoulement que ces octaves terrifiantes des parties externes (quand je l'ai reprise hier, mes muscles se sont bandés presque douloureusement) mais, en même temps, quelle pureté d'élocution dans la section centrale, un joyau du genre.
J'ai un lien un peu paradoxal avec l'opus 25 no 1. Elle m'a toujours
Dans le registre dramatique et intime à la fois, pour moi, l'opus 25 no 7 est unique. Elle a aussi été la dernière étude que j'ai montée avant de tourner le dos au corpus, peut-être parce que, quoi que j'en aie dit à l'époque, elle était peut-être venue chercher une part un peu plus sombre de moi qui ne demandait qu'à s'exprimer. La façon dont Chopin traite la main gauche, en reine, mais offre tout de même à la main droite un contrechant presque douloureux, m'émeut encore profondément aujourd'hui. Le subtil entrelacs entre les deux mélodies me rappelle une autre pièce que j'affectionne, l'Intermezzo opus 118 no 2 de Brahms. Pour moi, les deux œuvres ont toujours représenté un dialogue amoureux entre la voix profonde, souvent blessée de la basse et les déchirants soupirs du soprano.
Après avoir entendu la version de Raoul Sosa de l'Étude opus 10 no 6 de Chopin/Godowsky (« arrangée », en fait complexifiée pour l'unique main gauche), je m'y suis aussi frottée hier, aujourd'hui. Le chromatisme des voix intérieures, l'apparente simplicité du thème, qui se referme sur lui-même comme un coquillage (ou comme l'escalier du Palazzo del Bovolo à Venise), la couleur si particulière du mi bémol mineur sous la plume de Chopin, m'interpellent, comme si je les découvrais pour la première fois avec un nouveau regard.
Au fond, mon ami a raison, ces Études sont multiples et peuvent certainement susciter de nouvelles images à chaque fois qu'on les découvre. C'est bien à cela qu'on reconnaît un chef-d'œuvre.
On entend ici Rubinstein dans l'opus 25 no 1.
dimanche 2 mars 2008
La magie de la musique?
Tout le monde connaît (trop bien) l'effet Mozart, cette curieuse affirmation qu'un enfant devient plus futé et obtiendra donc un meilleur rendement scolaire (que dis-je? un meilleur emploi, un meilleur conjoint, une meilleure vie, soyons grandioses!) s'il écoute du Mozart. Klari recense, avec un humour délicieux, d'autres effets, particulièrement délirants!
J'avoue une affection particulière pour:
l'effet Bruckner: l'enfant parle très lentement, se répète fréquemment. Acquiert une réputation de profondeur;
l'effet Schoenberg: l'enfant n'utilise jamais deux fois le même mot tant qu'il n'a pas épuisé toutes les ressources de son vocabulaire. Peut parfois parler à l'envers. Très vite, on arrête de l'écouter. L'enfant reproche à son entourage son incapacité à le comprendre;
l'effet Cage: l'enfant se tait pendant 4'33''. Le syndrôme préféré des maîtres d'école.
Cré VLB!
Chantal Guy de La Presse y était et nous en parle en mots d'une justesse remarquable, qui démythifie ce personnage plus grand que nature, dont on oublie souvent, à cause de ses colères cataclysmiques, qu'il est un grand auteur. Et si on se mettait à le lire, pour vrai, plutôt qu'à l'immoler sur l'autel du modernisme? Pour lire l'article de Chantal Guy, c'est ici...