mercredi 25 juillet 2012

Les notes de Monsieur Croche

L'alto est toujours considéré comme le parent pauvre de la section des cordes, quand ce n'est pas de l'orchestre. À preuve, le nombre incroyable de blagues liées à l'instrument. Pourtant, l'alto reproduit avec peut-être encore plus de naturel la voix humaine. Agnès Domergue (une altiste, qui signe les textes) et Sandrine Kao (une pianiste qui dessine) proposent un très bel album pour les petits, qui réconciliera avec l'instrument et avec les vieux ronchons qui nous font tous un peu peur.

Hector Croche aime le silence, les choses claires, les sons classés dans des boîtes ou à la rigueur dans des cages. Il habite rue Primrose, juste sous le petit Rémi qui, lui, aime le clapotis de la pluie, mais surtout « la voix de son alto, si belle et si unique... » Il joue une mélodie « aux couleurs de l'arc-en-ciel », qui s'évade dans la cage d'escalier, arrive aux oreilles de M. Croche qui comprend alors que la musique est faite pour être libérée, puis ordonnée. Leurs vies seront métamorphosées à jamais.

Le ton poétique, elliptique de Domergue sert de parfait complément aux images charmantes, jamais simplistes de Kao. Les mélomanes auront reconnu dès la couverture le M. Croche du titre (pseudonyme de Claude Debussy quand il signait ses textes de critique) et qu'Hector se veut un hommage à Berlioz (qui a signé le très beau Harold en Italie). Les plus jeunes l'apprendront dans « Les Notes d'Agnès » (comme le nom du légendaire William Primrose).

On peut feuilleter quelques images ici...
Le blogue de l'illustratrice, c'est par là...

Merci à Caro_Carito qui m'a fait découvrir ce livre! Il ira rejoindre sur ma tablette à partager avec les petits La boulangerie de la rue des dimanches, un autre album (pour plus vieux) absolument charmant, dans lequel les Quatre Saisons de Vivaldi servent de contrepoint aux baguettes pas trop cuites et aux religieuses au chocolat.

lundi 23 juillet 2012

Dub Inc

En clôture de la 28e édition du Festival Nuits d'Afrique hier soir, la grosse pointure annoncée (Tiken Jah Fakoly) a été remplacée au pied levé par le groupe Dub Inc. (originaire de Saint-Étienne). Il me semblait à prime abord difficile de décrypter les différentes influences qui, parfois cohabitent à merveille et à d'autres moments, laisse perplexe. Avec le vent de contestation ambiant (et le passage de la manif de nuit sur Maisonneuve pendant le spectacle), il faut tout de même admettre que des titres comme Tout ce qu'ils veulent ou Dos à dos ont pris une couleur bien particulière. (Tous les membres du groupe arboraient d'ailleurs fièrement le carré rouge, certains deux fois plutôt qu'une.)

Déçue de ne pas avoir pu entendre Tiken Jah Fakoly (comme bien d'autres, sans doute), j'avais l'impression que la sauce ne prenait pas tout à fait, malgré l'énergie contagieuse dégagée par les complices. Pourtant, il y avait quelque chose qui, de façon presque insidieuse, a accroché mon oreille et ce matin, j'ai eu envie de les réentendre. Maintenant que je reconnais certains motifs, des progressions d'accords, que les arrangements studio clarifient certains messages mixtes reçus hier, je suis plutôt convaincue... et je reste toujours aussi séduite par la voix du chanteur de raï du groupe, Hakim « Bouchkour » Meridja. Comme quoi, en musique comme dans la vie, il ne fait pas toujours se fier aux premières impressions.

En partage, Djamila.

dimanche 22 juillet 2012

Opéra sérieux

Elina Marsch naît en 1926, d'une mère soprano (qui perdra la vie lors de l'accouchement) et d'un père ténor, interprète de prédilection de Janacek. Sa vie ne pourra qu'être marquée au fer rouge de la musique, de la voix plutôt, que ce soit celle à jamais éteinte de la mère, celle du père, celle des nombreuses maîtresses de ce dernier. Pas facile dans les conditions de trouver sa voix, sa voie, mais Elina y parviendra tant bien que mal, notamment aux États-Unis, alors que la guerre ravage l'Europe.

L'écriture de Régine Detambel, que je découvre ici, demande à être apprivoisée. Elle nous emporte dès la première page, crachée d'un seul souffle, expirée, nous déstabilise, puis nous offre ensuite quelques points d'appui ici et là, qui permettent de découper l'action en fragments, en phrases musicales, certaines se bouclant d'elles-mêmes, d'autres semblant se dissiper entre deux chapitres comme le ferait un point d'orgue. En même temps, autant j'aurais voulu être bouleversée par ce destin atypique (â plus d'un niveau), autant la réserve dont fait preuve l'auteure m'a empêchée d'entrer entièrement dans la chair même du sujet, de vivre les émotions d'Elina de l'intérieur - peut-être parce qu'elle n'est pas entièrement prête à les assumer et choisit de rester d'une certaine façon en marge de sa propre vie. On ne se surprendra pas d'apprendre que l'auteure se réclame d'une tradition proustienne. On y entendra aussi peut-être en contrepoint quelques relents des écrits théoriques de Pascal Quignard.

Quelques citations en partage pour terminer...

« Les rapports du ténor Marsch avec le chant sont fanatiques. L’art pour l’art. Celui qui consacre toute sa force à la vérité artistique, à la solution exacte de ses problèmes de clarté et de timbre peut sans doute être appelé mystique, mystique de sa technique vocale. Sa seule préoccupation est le monde qu’il a découpé à l’intérieur du monde, une sorte de fenêtre ovale qui a la forme d’une oreille. » (p. 24)

 « Le don est l’instance souveraine qui décide de l’exactitude d’une émotion, d’une tension, d’une secousse de la longueur du saut dans l’inconnu. Un bon exécutant peut tout faire, sauf cet élan, ce vif, quand le doué bondit au-devant de soi. » (p. 36)
« Elina Marsch, vers les vingt-cinq ans, a une voix exceptionnelle, on a l’impression que ses cordes vocales ont des lèvres, elles articulent toutes seules à une vitesse phénoménale et sans même que le visage de la diva ne cligne on ne frémisse, des choses imparables. » (p. 110)


vendredi 20 juillet 2012

L'accordeur

J'aime quand mes amis me font découvrir de petits bijoux, que ce soit un album de pop, un nouveau pianiste classique ou encore, comme c'est le cas ici, un court métrage, qui a remporté le César en 2011 (avec raison). Il y est question de musique, bien évidemment, mais vous serez sans doute surpris par la façon dont le cinéaste a ficelé son scénario et monté son film. Un bel hommage indirect à Schumann, aussi, et aux tourments des musiciens. Je vous glisse les premières minutes, mais vous pouvez le visionner dans son intégralité (13 minutes) ici au http://srv1.monfilm.com/scriptacteurs/real_1720.html.


 Merci Sébastien!

mercredi 18 juillet 2012

Rue Saint-Olivier

Il faut se méfier des quatrièmes de couverture, car parfois, ils orientent faussement notre lecture. « On a trouvé David pendu à la branche d’un arbre dans le parc du Cavalier-du-Moulin à Québec. Suicide ou meurtre? » En plongeant dans le livre, on s’attend à un roman policier, possiblement sociologique. Dès les premières pages, on perd pied, on ne comprend pas le rôle des narrateurs multiples, comment rattraper cet écheveau en apparence incohérent. Peut-être aurait-on simplement dû citer : « Un matin de novembre, David devint la trentième branche d’un chêne dans le parc du Cavalier-du-Moulin.  » On aurait alors accepté d’emblée que les questions demeureraient plus importantes que les réponses, qu’une histoire de vie ne peut jamais s’énoncer dans la linéarité, que l’essentiel ne relève pas ici de la compréhension d’une situation, mais de l’apprivoisement d’un univers, nous fût-il étranger.

La langue d’André Carrier coule, sauf lorsqu’elle bute sur un jeu de mots qui n’avait nul besoin d’être explicité. Elle sait devenir méandres, reflets éclatés d’un kaléidoscope, voix multiples, superpositions de couches de sens. « Il affirma que l’on détenait un certain nombre de mots en soi et que l’on pouvait même les compter. Qu’on ne pouvait penser au-delà de ses mots. Qu’alors, pour vivre selon les lois et les mesures de qui on veut devenir, il fallait en inventer de nouveaux.  » Elle se révèle la plus puissante dans l’ellipse, quand l’auteur plonge le plus profondément dans le sens.  « On perd un être comme une série de mots que le hasard a fait naître et n’alignera jamais plus de la même manière. » On aimerait l’entendre dans un dépouillement pleinement assumé; un recueil de poèmes en vers libres peut-être?

lundi 16 juillet 2012

P'tit dej

Après quelques mois de repos, Larkeo a de nouveau sollicité les copines d'aux Quat' coins du globe avec un thème auquel on réfléchit indirectement tous les matins (ou presque): petit déjeuner. Je lui ai transmis cette photo prise en terrasse, chez Marius et Fanny, rue Saint-Denis (ce chocolat tanzanien était absolument ma-gni-fi-que, je remercie celui qui m'a fait découvrir ce lieu béni).

© Photo: Lucie Renaud

 Quelques minutes plus tard, il ne restait plus que...



© Photo: Lucie Renaud
On peut découvrir les déclinaisons est, ouest et sud du thème ici... Contente de vous retrouver, les filles!

dimanche 15 juillet 2012

Charlotte before Christ

Je l’admets ici : préjugés et a priori ont fortement teinté le contact établi avec ce premier roman d’Alexandre Soublière. Je me méfie de façon générale des battages médiatiques, des sacres instantanés (comment peut-on devenir « le » représentant d’une génération après un ouvrage?), des libertés prises impunément avec la langue (le franglais me fait légèrement grincer des dents). J’ai donc ouvert le livre avec une certaine réticence – pour ne pas dire une réticence certaine. Comment parvenir à entrer dans un univers aussi éclaté, souvent glauque, assurément postmoderne, à s’attacher suffisamment aux personnages pour souhaiter se couler dans leur ombre?

Quelques pages ont suffi pour que je réalise que j’étais complètement dupée. J’aurais voulu détester Sacha, ce gosse de riche qui dégaine la carte de crédit de son père à la moindre envie, se défonce pour oublier que son corps le lâche, désacralise la langue et l’art. Pourtant, l’amour fou, presque létal, qu’il ressent pour Charlotte a balayé mes dernières réticences d’un seul coup. « Elle dit qu’elle s’en fout, mais les cicatrices sur son cœur ont des formes bizarres », note Sacha. « Son regard est un drame biographique. Non, mieux encore : Charlotte, tes yeux sont un suicide. Elle laisse le temps la frapper. Un phare immobile devant les vagues. J’ai envie de la protéger. Je veux être le seul antidote », complète-t-il quelques paragraphes plus tard.   Que l’on fasse partie de la génération X ou Y importe peu ici, cette sensation de perte, d’abandon, de dissolution, nous avons tous rêvé un jour ou l’autre d’y céder, de nous y complaire, une semaine, un mois, une année.

Alexandre Soublière signe avec Charlotte before Christ une entrée remarquée en littérature, en sortant sciemment des sentiers balisés, en modelant la langue à une situation, la détournant, faisant fi des diktats. Saura-t-il se renouveler là où on ne l’attendra pas? On le souhaite.

Vous pouvez lire ce que d'autres collaborateurs ont pensé de cette Recrue du mois - et lire mon édito - ici...