mardi 11 septembre 2012

Une mère pleurait son fils

Je m'en voudrais de ne pas partager un très bel hommage à Denis Blanchette qui, la semaine dernière perdait la vie aux mains d'un fou, puissant et par moments presque poétique, signé Rima Elkoury dans La Presse d'aujourd'hui.

« Le 5 septembre, une petite fille s'est réveillée sans père. Une mère s'est réveillée sans fils. Un peuple s'est réveillé dans l'effroi. Et la première femme premier ministre du Québec voyait sa victoire historique assombrie par une tragédie.
Autour de l'église Saint-Donat, où avait lieu la cérémonie de commémoration nationale en l'honneur de Denis Blanchette, une foule émue. Beaucoup avaient du mal à trouver les mots pour exprimer leur peine. Car que peut-on bien dire à une mère inconsolable qui a perdu son fils dans de telles circonstances? Que peut-on bien dire à ceux qui le pleurent et dont la vie est bouleversée à tout jamais? Comment expliquer l'inexplicable?
Il y a de ces moments où presque tous les mots sonnent creux. De ces moments où le seul réconfort d'une épaule vaut mieux que mille discours. De ces moments où le silence respectueux est le meilleur hommage qui soit. »

Pour lire l'article dans son intégralité...

L'amour sorcier... prise 2


Le concert devait être présenté le 30 mai dernier, mais des dégâts d'eau importants au Centre Pierre-Péladeau, suite à un orage spectaculaire, ont faussé les cartes. L'amour - sorcier en plus! - apparemment, a décidé de n'en faire qu'à sa tête.Pas question de s'avouer vaincu pour autant. L'ECM+ et Appassionnata offriront donc se concert/spectacle mercredi prochain, 19 septembre, 19 h 30, toujours au Centre Pierre-Péladeau.

Voici de nouveau l'article que je signais alors, expliquant le concept de l'événement.

dimanche 9 septembre 2012

Éclats de verre en vase clos

La couverture a tout de suite happé mon regard quand je l'ai vue dans la section « nouveautés » de ma bibliothèque de quartier, le titre a suscité en moi maintes associations. Sans même lire le quatrième de couverture, j'ai su que le recueil repartirait dans mon sac. La semaine suivante, au milieu d'un orage mémorable, une amie et moi nous sommes réfugiées à la librairie Port de tête. Sur le seuil, hésitant à sortir, nous avons croisé l'auteure, Danielle Roger, sans que sur le coup je n'associe le livre qui attendait patiemment mon bon vouloir et le visage à moins d'un mètre du mien.

Une fin d'après-midi ensoleillé, je l'ai ouvert, avec une certaine révérence, et ai plongé, dans l'enfance, la fissure, l'oppression que peut exercer une cellule familiale dysfonctionnelle comme il en existe trop sur une enfant qui ne sait pas encore nommer ce qu'elle ressent.
La lame d’un couteau s’enfonce facilement dans la partie tendre de l’enfance. / Mais il est plus difficile de retirer des éclats de verre qu’une lame. 

En quelques pages à peine, je suis entrée dans cet univers par la béance de la blessure. La maîtrise avec laquelle l'auteure anime son album de souvenirs empêche le propos de tomber dans un misérabilisme ou un nombrilisme stériles. Les mots ont été des armes, dès le début, mais elle a appris avec le temps à en émousser le tranchant, à retourner la lame vers le miroir, à le fracturer en dizaines d'éclats, qui hantent l'imaginaire, des semaines après avoir refermé le livre.  
Mon père nous lance une poignée de mots qui tintent comme des pièces de monnaie en déboulant dans nos têtes. Les mots s’enfoncent dans la caverne de nos mémoires. / Nous gardons leur écho et des acouphènes en guise d’héritage.


Récit fragmenté - peut-on nommer la douleur autrement? - mais d'une grande cohérence, Éclats de verre en vase clos revient sur la violence, tant physique que verbale, du père, y appose en contrepoint l'incompréhension de l'enfant et la résignation de la mère.  
Ce  n’est pas une vision de l’avenir que j’espère en regardant dans la boule de cristal./ Ce que je cherche se cache dans les plis du passé. / L’homme que ma mère a épousé va-t-il apparaître?
Elle permet à l'adulte d'accueillir l'enfant blessée, d'accepter, des années plus tard, que ces cicatrices auront permis à une voix poétique de prendre son essor.
J’écris pour que la pointe des mots perce ce mur organique et que nous soyons enfin libérés les uns des autres.

Un livre d'une rare puissance, duquel j'ai tiré des dizaines de citations, que je devrai me procurer, histoire de le relire, dans un mois, dans trois ans, que j'offrirai, que je chérirai.



 

vendredi 7 septembre 2012

Les mots de Jean Royer

Dans ses Poèmes de l'écoute, Jean Royer aborde plusieurs thèmes, qui n'ont au final que peu à voir avec la musique. On parle plutôt ici d'une écoute cosmique, à ce qui nous entoure, aux instants fugaces, qui nous échappent trop souvent. Cela donne notamment lieu à de très beaux passages sur la poésie et les mots, que je partage ici.

Le poème 

Je l’écris il me parle, neuf comme une langue étrangère, fermé il s’ouvre, il me prend en musique, il me conquiert et j’ai gagné son silence, il m’invente par la fissure de l’être, il respire comme un ventre, la passion de vivre autrement, il me regarde il attend, je le lis il existe, ce n’est déjà plus moi je le donne, il va durer son et sens réunis, jumeaux de la vie nouvelle, la beauté des mots lavés de lumière, des mots mangés comme des fruits défendus, dans la lenteur d’une cinquième saison.


Les mots usés (extrait)


Le poète n’a que des mots usés pour poser la question de l’être et du langage. Il s’agit de les habiter d’un regard neuf. Qui n’a pas rencontré son ombre? Ce sont les mots qui t’interrogent. Tu appartiens au langage comme l’usure au monde.


Les mots en commun 
Ils brûlent dans ton souffle, ils épousent ta chair, ils tournent dans ton sang. Les mots ont une histoire, une mémoire qui fonde leur présent à même ton destin. Ils traversent ta vie, concrète musique de l’espoir et du malheur, de la douleur et de la beauté, mots d’amour et de révolte. Ils sont le chant pressenti d’un tremblement commun.

mercredi 5 septembre 2012

Brouiller l'histoire

J'ai ressenti une certaine fébrilité hier chez tous ceux que j'ai rencontrés. Une impression d'avoir besoin de s'exprimer, que chaque bulletin de vote allait compter, que le marasme habituel n'était plus une option. Les habituels « si j'ai le temps, j'irai » ou « tu sais, moi, la politique, bof » avaient été remplacés par « je suis allé ce matin » ou même, en plein cocktail de lancement de saison littéraire, « il faut que je me dépêche de rentrer chez moi, les bureaux de vote ferment à 20 h ».

Malgré les allergies qui m'épuisent ces jours-ci, je suis restée rivée à mon petit écran, fascinée par les revirements, les incertitudes. Résidant dans une circonscription qui n'a jamais voté autrement que libéral, représentée par un ministre influent du dernier gouvernement, je savais pertinemment en allant voter que je perdrais mes élections. Peu importe. Le Québec était quand même en train d'écrire une page d'histoire, en élisant une femme première ministre pour la première fois.

J'ai été renversée par la profondeur et la classe du discours de Françoise David, progressiste, écologiste, féministe. Aucune attaque, aucune parade, une honnêteté transparente, comme on n'en voit plus. Si François Legault n'aura pas renouvelé le genre côté salut aux troupes, Jean Charest, bon perdant, a quand même surpris. Mais c'était l'autre que l'on attendait, Pauline Marois, trahie par ses collaborateurs, honnie par le public, qui avait néanmoins refusé la défaite par KO.

Sentirait-on dès les premiers mots qu'une femme était maintenant aux commandes, que les choses se feraient autrement? En tournant d'emblée le dos à la harangue et en laissant place à la fierté (justifiée) de s'inscrire dans les livres d'histoire, elle a su en quelques phrases faire taire ses détracteurs. Elle n'a pas hésité à saluer le travail de ses adversaires, à souligner l'entrée à l'Assemblée nationale de la co-chef de Québec solidaire, a tendu d'emblée la main aux Premières nations (du jamais entendu), a glissé quelques mots rassurants en anglais. Certes, elle n'avait peut-être pas besoin de brandir le spectre de la souveraineté le premier soir, la victoire ayant été remportée à l'arraché. Mais quand j'ai vu les gardes du corps bondir sur elle, quand, quelques minutes plus tard, je comprendrais comme des milliers d'incrédules qu'un illuminé venait de tuer un homme et d'en blesser grièvement un autre (même si on ne savait pas encore à 1 heure du matin que l'un d'eux ne survivrait pas), j'ai eu peine à assembler les morceaux du casse-tête et les questions ont fusé. Avions- nous affaire à un masculiniste? Comment un homme cagoulé, vêtu de peignoir, muni d'une arme de poing et d'un fusil d'assaut, n'avait pas été remarqué, avait pu réussir à entacher la conclusion d'un processus démocratique? Qu'était en train de devenir ma ville?

Les prochains jours nous apporteront sans doute quelques réponses, à défaut d'un apaisement. D'ici là, tendons la main à l'autre, même si la méfiance tentera de s'installer. Mon Québec est multiple et c'est pour cette raison que je l'aime.

lundi 3 septembre 2012

Le FFM: un bilan

Le Festival des films du monde révèlera ses lauréats aujourd'hui, mais j'ai terminé mon édition personnelle samedi en fin d'après-midi, après avoir vu un total de 12 films en 8 jours. Alors, mes impressions de néophyte? J'ai trouvé l'atmosphère plutôt bon enfant, conviviale, les gens discutant des films vus avant ou après les représentations, entre amis mais aussi dans la file d'attente avec de parfaits inconnus, alors que les plus discrets lisent un livre ou feuillette le guide de la programmation, crayon en main. J'ai aimé cette impression de pouvoir faire un tour du monde, simplement en changeant de salle, la juxtaposition des films de fiction et des documentaires, des courts et des longs métrages. En lisant les rares comptes rendus dans les médias imprimés, j'ai bien compris qu'il semble de bon temps de vilipender l'organisation, de préférer la glamour du Festival de Toronto, de citer les bons coups de Cannes, de Venise, de Berlin. N'empêche. J'ai peut-être bénéficié de la chance du débutant, mais sur 12 films vus, il y en a un seul que j'ai considéré « inutile », une biographie romancée, ultra saccharinée, des derniers jours de Liszt, un film hongrois en plus! Pas franchement mauvais, juste trop...

Je vous propose un court retour. (En suivant les liens, vous pourrez visionner les bandes-annonces.)

Ende der Schonzeit de Franziska Schlotterer (Allemagne): une relecture féminine d'une période un peu trouble de l'histoire allemande (la fin de la Deuxième Guerre mondiale) à travers l'histoire intime - intimiste même - d'un couple de fermiers qui héberge un Juif pour des raisons tout à fait surprenantes.

La noche de enfrente de Raul Ruiz (Chili): un souffle sud-américain, une histoire qui n'a rien de linéaire, un questionnement sur la littérature et l'imaginaire, les personnages principaux y côtoyant notamment Long John Silver, Gean Giono et... Beethoven!

Das Wochenende (je vous en parlais ici)

My name is not Ali de Viola Shafik: une coproduction Égypte-Allemagne qui lève le voile sur El Hedi Ben Salem, l'amoureux de Fassbinder, rendu célèbre par le film Tous les autres s'appellent Ali. Une narration plutôt sage, mais une histoire fascinante, même si d'une grande tristesse.

Schuld sind immer die Anderen (je vous en ai parlé là)

La mer à l'aube de Volker Schlöndorff (France-Allemagne): certainement pas le plus grand film du réalisateur, mais là aussi, un regard allemand sur une page très trouble de la Deuxième Guerre mondiale, l'exécution de 150 otages français. Plusieurs scènes à donner froid dans le dos, car ne relevant pas de la fiction.

La dernière rhapsodie de Bence Gyöngyössy (Hongrie): un très vieux Liszt revient sur ses amours tumultueuses avec la belle Nina, l'une de ses élèves. Une biographie de compositeur comme on en faisait jadis, avec couleurs saturées, dégoulinante de bons sentiments, portée par une musique pas entièrement représentative.

Paisajes devorados d'Eliseo Subiela (Argentine): des étudiants en cinéma décident de tourner un documentaire sur un patient d'une institution psychiatrique qui se dit réalisateur. Un hommage au cinéma, au rôle essentiel qu'il joue, tant pour le spectateur que pour les artisans. Poétique.

Grand comme le baobab de Jeremy Teicher (Sénégal-États-Unis): Coumba et Debo sont les premières de la famille à quitter le village et à étudier dans la grande ville. Des dettes importantes étant encourues par la famille (le frère aîné s'est blessé en taillant un baobab), le père se résigne à offrir la plus jeune des deux sœurs en mariage. L'aînée réussira-t-elle à empêcher l'inévitable? Un très beau premier film, tourné avec des acteurs amateurs (rencontrés lors du tournage d'un documentaire quatre ans auparavant), qui évoque et ne juge pas. « Ne change pas ta culture. Comprends ta culture », explique d'ailleurs la mère à un moment.

Africa: The Beat de Samaki Wanne, un collectif composé de deux musiciens, un peintre et un cinéaste (Espagne-Tanzanie): une excursion passionnante dans le quotidien des Wagogo, peuple pour lequel la musique (polyphonique) joue un rôle essentiel au quotidien. De très belles images, une partition riche, un film qu'on savoure comme une œuvre musicale cohérente, en plusieurs mouvements.

Danse la danse d'Alain Deymier (Espagne): un portrait des derniers instants de Nacho Duato avec la Compañía nacional de danza de Madrid qu'il dirige depuis vingt ans. La narration fragmentée n'aide pas  la clarté du propos, mais les segments dansés et les interviews avec le chorégraphe demeurent fascinants.

Schumann at Pier 2 de Christian Berger (Allemagne): une réhabilitation en règle de Schumann en tant que symphoniste. L'enthousiasme de Paavo Järvi et des musiciens de la Deutsche Kammerphilhamonie Bremen qui expliquent l'un ou l'autre passage, le montage qui permet la superposition d'instants pris en répétition, en concert et certaines exergues sur fond blanc, quatre symphonies magnifiquement rendues: une envie folle de se plonger dès la sortie dans les quatre symphonies de Schumann. Chapeau! Souhaitons que le FIFA mettra la main sur ce film, qui était présenté en première mondiale à Montréal.

samedi 1 septembre 2012

Mon Québec en septembre

Nous sommes le 1er du mois, cela veut donc dire que c'est le temps de se joindre au challenge de Karine « Mon Québec en septembre ». Faisant la promotion du nouveau roman québécois avec La Recrue du mois, courant les événements de musique contemporaine montréalais, je n'ai pas eu besoin de réfléchir une seule seconde avant de répondre « présente » à Karine. (Il est encore temps de s'inscrire ici ou sur la page FB du groupe.)

J'essaierai au cours de ce mois de laisser le plus souvent possible la parole aux poètes d'ici, car le premier auteur québécois que j'ai lu, dès l'école primaire était un poète, Émile Nelligan. Sans surprise aucune, son célèbre portrait a orné les murs de ma chambre pendant toutes mes années d'adolescence, aux côtés du Chopin de Delacroix.

Ce matin, il s'agit d'un autre Émile, Martel (frère de Réginald et père de Yann) qui, en 1995, remportait le Prix du Gouverneur général pour ce recueil, Pour orchestre et poète seul, recueil de poèmes en prose qui sera traduit dès l'année suivante en anglais (et en 1999 en espagnol). L'auteur y traite la musique qu'il entend, qu'il attend, avec un énorme respect, qui amène une certaine distance dans le propos. Cette musique l'émeut, certes, mais surtout, elle semble l'intimider, comme s'il se sentait incapable de la vivre de l'intérieur, de la laisser le chavirer entièrement, trop occupé qu'il est à essayer à la décrypter, mais surtout à la mettre sur un piédestal.

« Car il ne faut pas croire que ces musiques sont données par des serviteurs à un maître. J’ai trop vu comme l’esclavage subi par le père et le fils Mozart aux mains de l’Archevêque Colloredo de Vienne les a rendus malheureux pour ne jamais croire juste de faire des créateurs des possessions que j’aurais et dont je pourrais disposer à ma guise. » 

Cela donne néanmoins lieu à certaines pages d'une troublante beauté, qui restent en suspension tel un point d'orgue qui se dissipe, petite musique qui se superpose à la grande.

« Mes yeux ne savent où donner de la noirceur. C’est une musique telle que si j’ouvre les yeux, quelque chose va m’éclabousser, il en restera des marques quand le silence reviendra et je ne saurai expliquer ces étoiles en plein jour. »