lundi 30 janvier 2012

De la vitalité de la scène contemporaine montréalaise (2/2)

Vendredi soir, Chapelle historique du Bon-Pasteur, un noyau de fidèles s'était déplacé pour assister à la création de Thomas devant la fontaine éteinte de Nicolas Gilbert. « C’est une sorte d’ovni », admet lui-même le compositeur-romancier, maintenant dramaturge, dans sa note de programme. « Est-ce une pièce de théâtre?  Oui, sans doute. Est-ce une œuvre musicale? Certainement. Du théâtre musical? Je n'en suis pas sûr. J'ai tenté de créer un équilibre entre le texte et la musique, de faire en sorte qu'aucun des deux langages ne prenne le dessus sur l'autre. C'est donc, en ce sens, un projet qui tient du funambulisme.J'ai aussi cherché à ce qu'il n'y ait pas de redites: le texte et la musique devraient être complémentaires, indispensables l'un à l'autre. Plus qu'un décor, le quatuor est une sorte d'extension de la personne de Thomas. »

Je connais bien l'univers romanesque de Nicolas Gilbert, ayant lu avec un  plaisir certain ses trois titres, et ai écouté avec attention ses œuvres musicales recensées sur Musiflots et sur son site. Jusqu'ici, ce touche-à-tout avait résisté à la tentation de mêler les deux mondes, mais l'appel s'est cette fois-ci manifesté de façon suffisamment puissante pour qu'il ose ce « métissage », en un prolongement naturel de son roman La fille de l'imprimeur est triste, une superposition de deux destins, l'un contresujet de l'autre.

Avec Thomas devant la fontaine éteinte, Nicolas Gilbert nous propose un étonnant voyage dans la banalité, pourtant aucunement banalisée. Comme tant d'autres, Thomas sort d'un divorce douloureux et doit retrouver ses repères dans un nouvel appartement, un nouveau quartier, avant de pouvoir considérer replonger dans le monde professionnel. Il nous raconte, avec une désarmante simplicité - qui évite la facilité -, cette transition, entre l'avant et le maintenant, à travers des souvenirs d'un premier amour non assumé (la bien nommée Isabelle Jolicoeur, « délicate comme un papillon du printemps »), d'un mariage loin d'être idéal ou idéalisé avec Émilie et une contemplation des mouvements des passants autour de la fontaine du titre. « Quelque chose va se jouer maintenant », dit-il d'ailleurs. Il découvrira une adolescente lisant Harry Potter, aidera une vieille dame qu'il a d'abord percutée dans une folle poursuite de la « sublime et délicieuse » Isabelle (mais cette vision n'est-elle pas simplement celle de l'idéal féminin?), finira par retrouver souffle et inspiration nécessaire pour reprendre son travail... de musicien.

Le Quatuor Bozzini, qui privilégie les mariages des genres (et dont j'avais beaucoup aimé la lecture d'Ange noir de George Crumb) a créé à ce jour un nombre impressionnant de nouvelles œuvres. Il s'est révélé un complice idéal idéal,  transmettant la profondeur de la partition, l'intimité dans le traitement des timbres et un lyrisme non dépourvu d'une certaine sombreur. Le quatuor devient tour à tour narrateur, personnage, émotion sublimée, tableau sonore, prolongement du texte et moteur de son développement. Le soliloque du violoncelle qui se tresse au douloureux constat  de Thomas quand il réalise que la jeune femme entrevue n'est pas Isabelle Jolicoeur, superbement interprété par Isabelle Bozzini, permet par exemple une troublante juxtaposition entre rancœur évoquée par le narrateur et solitude musicale. Quand la fontaine se remet en marche, la musique de Nicolas Gilbert facilite un parallèle entre l'eau et le sang qui coule dans les veines (clin d’œil indirect à Fonctions vitales, entendu la veille), en une délicate apothéose qui mènera à une passation des pouvoirs symbolique entre acteur et premier violon qui, soutenu par les trois autres membres du quatuor, reprend enfin pied dans sa réalité, en se réappropriant les bases du langage musical.

Jeune diplômé de l'École nationale du théâtre du Canada, Simon-Pierre Lambert offre une narration fluide, particulièrement quand il réussit à se détacher entièrement du texte pour devenir Thomas, qu'il habite avec conviction, tant dans le registre banal qu'exalté. On souhaiterait le voir de nouveau incarner le personnage (peut-être dans le cadre d'une tournée des maisons de la culture?), de mémoire, avec une mise en scène légère, doublée de quelques éclairages soignés.

dimanche 29 janvier 2012

De la vitalité de la scène contemporaine montréalaise (1/2)

Deux soirs de suite, deux quatuors montréalais engagés, deux programmes n'ayant que peu en commun, hormis de mettre en lumière la musique contemporaine d'ici.

Jeudi, la SMCQ avait comme invité le Quatuor Molinari, qui nous présentait « Quatre par quatre », quatre lectures de quatuors à cordes d'ici, tous écrits pour le Molinari entre 1998 et 2007, ce qui a permis aux interprètes de retrouver des œuvres, de les approfondir, de les mener ailleurs, avec ce sérieux et cette maîtrise assumée dont fait toujours preuve le quatuor.

La soirée s'ouvrait par Como in un film di... de Silvio Palmieri, peut-être la partition la plus atmosphérique entendue, mais qui laissait une impression de n'effleurer que la surface du propos, la coda relevant plus de la surprise que du prolongement naturel. Créé la même année (2007), Fonctions vitales de Nicolas Gilbert proposait une transposition musicale de la respiration (particulièrement organique), de la circulation (bouillonnement habilement rendu) et de la conscience, un collage étourdissant dans lequel le compositeur a tissé une centaine de citations de quatuors, en un hommage aux compositeurs d'hier (de Haydn à Ravel) et à des interprètes qui, même s'ils se consacrent à la musique d'aujourd'hui, ne peuvent bien évidemment renier leurs racines. Blanc dominant d'Ana Sokolovic, compositrice vedette de la série hommage 2011-12, s'est révélée une œuvre dense, aux contours bien définis, hommage aux toiles du peintre qui a donné son nom au quatuor, et comprenait plusieurs  trouvailles astucieuses, tant au niveau des textures que de l'opposition entre verticalité et horizontalité.

La deuxième partie du concert était entièrement consacrée à Le grand méridien de Walter Boudreau, relecture d'une page d'abord commise en 1998 pour un documentaire de Marie Décary qui retraçait le parcours Roland Brener et Michel Goulet à la Biennale de Venise. D'esprit baroque (car inspirée d'un motet du compositeur Tomas Luis de Victoria) mais ancrée dans le 21e siècle, l’œuvre est bien plus qu'un détournement d'unissons et d'introductions maîtrisées de dissonances. Elle rejoint l'auditeur, le mène dans une série de questionnements sur les métissages musicaux, mais surtout touche par sa réelle beauté. On sort du concert avec l'impression d'avoir été mis en face d'une œuvre assurée, assumée, qui se laisse découvrir encore plus à chaque lecture. (Le début de la partition peut être lue ici...)

Je vous parle demain de la création de Thomas devant la fontaine éteinte de Nicolas Gilbert

vendredi 27 janvier 2012

Zum Geburstag Mozart!

Journée particulièrement maussade à Montréal, entre gadoue, pluie, grisaille, déprime saisonnière... Et pourtant, au milieu de tout cela, c'est l'anniversaire de l'homme de ma vie, celui qui ne m'a jamais déçue depuis notre première rencontre, alors que je ne disposais encore que d'un piano-jouet pour m'exprimer en musique. Vous aurez bien sûr reconnu ce cher Wolfgang Amadeus.

Je m'en voudrais de ne pas m'arrêter une seconde pour le voir souffler... 256 bougies! Bonne nouvelle, avec un tel gâteau, il y en aura pour tous!

mercredi 25 janvier 2012

L'homme de la Saskatchewan

La voix de l'auteur Jacques Poulin reste unique, peu importe qu'on plonge dans un livre récent ou un de ses désormais classiques. Lentement mais sûrement, parce que son écriture ne se laisse apprivoiser que si l'on accepte pendant quelques heures de vivre et respirer à un autre rythme, je fais le tour de son œuvre. J'aime cette façon dont il dépeint Québec, l'Île d'Orléans, nous permet de rêver un instant à une vie qui, même si en apparence non spectaculaire, déborde d'instants prégnants.

En lisant L'homme de la Saskatchewan, son dernier opus, j'ai aussi réalisé que, mine de rien, Jacques Poulin est un militant, que la défense de la langue, d'une identité, d'une pensée indépendante, imprègnent de plus en plus ses pages. Il transmet une urgence de dire, de vivre, que l'on soit Québécois ou Métis, comme Isidore Dumont, le gardien de but dont le petit frère de Jack Waterman doit écrire l'« autobiographie », ce qui permet à Poulin de traiter de l'anglicisation du hockey (alors que le mythique Canadien vient de nommer un entraîneur anglophone...) mais aussi du Québec. Après tout, comme le prônait le titre de son précédent roman, L'anglais n'est pas une langue magique.

Mine de rien, Poulin en profite aussi pour nous donner une petite leçon d'écriture, alors que Jack offre quelques pistes de réflexion à son frère qui se demande comment il pourra passer de lecteur à auteur.

 « Premièrement, tu dois te débarrasser de tous les mots qui ne sont pas indispensables. Les adverbes, les séries d’épithètes, c’est comme de la dentelle, alors tu les enlèves. Ensuite, si tu veux garder le lecteur éveillé, il faut varier la construction des phrases. Troisièmement, pour que ton texte fasse entendre de la musique, tu essaies d’évier les hiatus dans l’enchaînement des mots. Et puis, le lecteur doit respirer; il faut lui donner de l’air en multipliant les alinéas, les phrases courtes et sans verbes. »
Dans une entrevue parue dans Le Soleil, il affirme d'ailleurs: « Vous ne pouvez pas savoir à quel point j'ai retravaillé ce roman, afin de le simplifier, le dégager des mots inutiles et des lourdes autoanalyses. Quand je cédais à la tentation de l'introspection, je l'éliminais à la relecture. J'ai voulu décrire les simples faits, sans fioriture... et sans confiture! » À lire dans son intégralité ici...

lundi 23 janvier 2012

Se faire rappeler certaines choses...

Quand j'ai appris le décès du pianiste Alexis Weissenberg il y a deux semaines, j'étais abasourdie. Je ne l'ai jamais entendu en concert, puisqu'il a cessé de jouer il y a une trentaine d'années pour livrer un rude combat contre le Parkinson. Pourtant, le nom faisait partie de mon bagage de musicienne et j'avais encore en tête certaines lectures de Rachmaninov, Debussy et Bach.  Le jour même, je suis allée piocher dans les archives de Naxos, l'ai entendu dans les concertos de Brahms. Le lendemain, j'écoutais son Clavier bien tempéré avec des oreilles autres. Comme quoi, un grand artiste ne se tait jamais entièrement.

Je vous propose de l'entendre, d'abord en entrevue, répondre à certaines interrogations qui empêcheront à un moment ou l'autre un interprète sinon de dormir, du moins d'avancer.
« J'aime le risque parce que d'abord, le risque vous excite, vous réveille et à partir de ce réveil, on peut aller très loin, y explique-t-il. Je crois que le grand devoir d'un artiste, c'est de se familiariser avec soi-même d'abord, pour pouvoir expulser ce qui est de trop et exposer ce qui est de mieux. On ne découvre pas la musique, on se découvre en musique, c'est une différence très importante. »



Je vous offre également sa lecture du célèbre Jesus bleibet meine Freude (Jésus, que ma joie demeure), datant de 1969, qui n'a rien de sage. (N'est-il d'ailleurs pas inspirant de constater qu'en allemand, joie et ami sont si proches dans leur graphie?) Un rappel essentiel qu'un jeu n'a pas besoin d'être aseptisé et peut faire vibrer, malgré certaines libertés prises, certains risques assumés.

samedi 21 janvier 2012

Au commencement la nuit était musique

Déjà, le titre s'avérait un véritable poème, mais quand, en lisant le quatrième de couverture, j'ai su que les personnages principaux du roman étaient Franz-Anton Mesmer et Maria Theresia von Paradis, pianiste pour laquelle Mozart écrivit son Concerto K. 456, j'étais vendue d'avance.

N'empêche, le livre ne se laisse pas apprivoiser comme une piécette de style galant, bien au contraire. L'écriture d'Alissa Walser, auteure de deux recueils de nouvelles, de pièces de théâtre et de livres pour enfants (qu'elle illustre elle-même) mais qui a aussi traduit Sylvia Plath en allemand, est dense, chargée, voire poétique. Elle déconstruit avec une habileté étonnante le rythme des phrases, souvent très courtes.
« Mieux vaut commencer tout de suite. Sans trop de mots. Les mots distraient. Et Maria réagit vivement à la parole. Comme à la douleur. »  
Le lecteur s'y glisse, les fait siennes, en dégage leur musicalité inhérente, qu'elles évoquent la rencontre entre Maria et Mozart (délicieux intermède!), les séances de magnétisme de Mesmer - dans lesquelles la musique joue un rôle essentiel -, les questionnements du chercheur attaqué par ses collègues de la faculté de médecine, les liens qu'il tisse avec sa femme ou ses patients, les doutes qui assaillent Maria qui, alors qu'elle semble récupérer la vue pendant un certain temps, perd le contrôle qu'elle détenait sur son instrument.  
« Elle joua en ouvrant les yeux et les oreilles, jusqu’à ce que son cœur se contracte sous les sons discordants. Ses doigts pleins d’espoir s’élancèrent une fois de plus avant d’entrer en collision comme des chevaux de calèche  cherchant à s’échapper de leur attelage. Aussi ignoble fut le son. En dépit de la technique. »

La narration joue plus sur l'évocation que la linéarité, les dialogues s'intégrant sans signes distincts dans le propos, comme un contre-sujet se greffe au sujet principal de la fugue, genre magnifiquement évoqué dans cette citation: « Ah, si seulement la vie était une fugue. Aucune voix ne resterait à l’arrière-plan. » Au fil des chapitres, l'auteure nous laisse ainsi libres de réécrire notre propre version de cette histoire, de nous attarder sur un motif, une texture, une image, une émotion. Un choix audacieux, qui donne envie de passer d'autres heures avec cette auteure.



jeudi 19 janvier 2012

Deux beaux livres qui traitent de la scène opératique d'ici

La création se porte bien au Québec, notamment celle d'opéras, que ce soit au niveau de mises en scène qui repoussent les limites du genre - par exemple Le Rossignol, Renard et autres fables de Robert Lepage - ou de la création de nouvelles œuvres - comme en témoignait éloquemment, en mai dernier, le spectacle 20e anniversaire de Chants libres.

Deux très beaux livres, à prix doux (22,95 $ dans le premier cas, 20 $ dans le second) ont été lancés au cours des derniers mois en lien avec ces moments-phares et je m'en voudrais de ne pas vous en glisser mot. On ne parle pas ici d'objet « table à café » (vous savez, ces livres aux pages glacées, débordant de photos léchées, qu'on laisse traîner négligemment mais qu'on feuillette en fait plutôt rarement), mais bien de prolongement de l'expérience scénique vécue.

Dans Le Rossignol, Renard et autres fables, aux éditions Alto, on propose un parcours aussi bien musical et pictural. Bernard Gilbert y signe des textes qui refusent la facilité mais se veulent aérés, qui transmettent des informations aussi bien sur Stravinski lui-même et ses œuvres scéniques majeures que sur les pages retenues par Robert Lepage dans l'articulation de son spectacle. Des notes de programme qui s'adressent à tous (sans adopter un ton réducteur) sont intégrées, prolongement historique et stylistique à la matière visuelle. La deuxième section du livre s'attarde à la genèse même du projet. Lepage y explique son choix d'unir marionnettes et opéra, évoque son séjour au Vietnam alors que, en compagnie de Michael Curry et Martin Genest, il se familiarise avec les marionnettes d'eau et un tableau des principales étapes de la création est présenté, des premiers instants d'exploration (en septembre 2007) à la première  en octobre 2009 à Toronto et aux reprises depuis à Lyon, New York, Amsterdam, Athènes et Québec. La dernière section s'attarde aux défis techniques (manipulation des marionnettes, comment jumeler chanteurs et marionnettes, traitement des éléments visuels, etc.) et comprend également les biographies des principaux intervenants.


Chants libres, Vingt ans de créations, un projet d'auto-édition, se veut un témoin du parcours exceptionnel de la compagnie dirigée par Pauline Vaillancourt. Cette dernière a fouillé dans les archives pour en extraire croquis, notes de création, réflexions intimes, manuscrits, commentaires des intervenants, ce qui permet de dresser un portrait en mots et en images des deux premières décennies de Chants libres. On ressent une réelle émotion à se plonger dans les photos officielles ou les croquis de scénographie, la lettre signée Claude Ballif (compositeur d'Il suffit d'un peu d'air, créé en 1992) qui regorgent d'indications précises sur l'opéra, cette page du manuscrit de Giacinto Scelsi des Chants du capricorne... Genèse de la création et synopsis des 13 opéras sont présentés, autant d'instantanés d'un parcours qui n'a rien de linéaire, qui continue de repousser les frontières. (J'attends avec impatience la création d'Alexandra, en mai...) Le livre est en vente chez Gallimard (Montréal) et chez certains distributeurs en ligne.