dimanche 10 février 2013

Waiting for the Barbarians: l'ennemi intérieur

Photo: Andrée Lanthier
Écrit en plein apartheid en 1980 par J.M. Coetzee, Waiting for the Barbarians est devenu pour certains un texte daté, le personnage du magistrat, incapable d’assumer ses convictions, qui consomme la femme plutôt qu’il n’embrasse ses spécificités, ayant plus ou moins bien vieilli. Ayant déjà interpellé le compositeur américain Philip Glass qui en a tiré un opéra éponyme en 2005, il n’est sans doute pas surprenant que le metteur en scène Alexandre Marine ait souhaité transformer le roman en objet théâtral. Ce dernier nous offre ici une proposition forte, pertinente, les références directes aux lieux ayant été gommées, instillant à la pièce une portée universelle. Libre ensuite au spectateur d’admettre – ou non – à qui il confie le rôle des Barbares dans son quotidien.

Vous pouvez lire la suite de ma critique sur le site de Jeu... Il vous reste une semaine pour voir la pièce.

vendredi 8 février 2013

Warwick: il faut qu'on parle d'Hubert

« Sortir de guerre, c’est comme sortir de prison », a écrit Charlie Chaplin. En effet, peut-on jamais prétendre en sortir entier, que l’on retrouve sa terre natale avec tous ses membres et un esprit fracturé ou que l’on doive réapprendre à vivre en tant que paraplégique, comme Hubert Fontaine, jeune vingtaine, personnage autour duquel s’articule la pièce Warwick de Jean-Philippe Baril-Guérard. Sa vie a basculé un après-midi en Afghanistan quand le blindé léger dans lequel il se trouvait a explosé, privant Hubert de l’usage de ses jambes, tuant un de ses collègues. Ce dernier est-il mort sur le coup comme le soutiennent les représentants de l’armée? N’a-t-il pas mis lui-même fin à ses jours lorsque son corps est charcuté, comme le réalisera Hubert plus tard? Pourquoi choisit-on maquiller la vérité? Pose-t-on ce geste pour assurer la santé psychologique du soldat invalide ou simplement pour contrôler l’image médiatique de cette guerre loin de faire l’unanimité? Qui sont ces jeunes qui s’enrôlent? Baril-Guérard a puisé dans un terreau fertile et offert une histoire tissée sur mesure à la cohorte 2012 des finissants en jeu du Cégep de Saint-Hyacinthe. Inspirée d’un fait vécu, la pièce se décline en une série de tableaux, parfois anecdotiques (la sortie en boîte de la bande s’éternise d’ailleurs inutilement), parfois savoureux (dont cet échange sur Skype entre Fontaine et sa sœur, qui travaille en Inde), quelquefois tragiques, prémisses d’une réflexion chez le spectateur.

Lire le reste de ma critique sur le site de la revue Jeu...

jeudi 7 février 2013

Courts métrages en nomination aux Oscars

Rien de tel que l'improvisation... Mon amie et moi devions assister hier soir à une représentation de Yellow Moon: La ballade de Leila, mais pour une raison mystérieuse, celle-ci a été annulée. Plan B? Grâce à la magie du téléphone intelligent, nous avons recensé les offrandes cinématographiques, avant de fixer notre choix sur le programme présentant les dix courts métrages (cinq dans chacune des deux catégories) en nomination aux Oscars, offert ces jours-ci au Cinéma du Parc.

Alors, mes impressions? Il y a quelque chose d'assez fabuleux à pouvoir se faire raconter une histoire en 16, 28 ou même 2 minutes. Moi qui aime la nouvelle n'ai pas hésité longtemps à céder au genre. Dans la catégorie animation, pas toujours facile de pouvoir comparer des pommes et des oranges et prétendre devenir un juge de l'Académie. En effet, comment peut-on passer de l'effervescence assez charmante de Maggie Simpson: The Longest DayCare (film présenté en première partie de Ice Age), mais qui ne casse rien, à l'humeur presque trop contemplative d'Adam and Dog (qui s'étire et s'étire) avant de sourire presque sans arrêt pendant les deux minutes de Fresh Guacamole?



Mon préféré du lot reste Head over Heels, une allégorie sur les différences maritales, déjà lauréat de plusieurs prix, même si Paperman possédait certaines qualités réelles.
HEAD OVER HEELS - Trailer from Timothy Reckart on Vimeo.



Et maintenant, côté catégorie tournage en direct... Je revoyais deux des cinq films pour la deuxième fois. Henry (vu en première partie de Rebelle il y a deux semaines) m'a beaucoup moins bouleversée cette fois-ci, probablement parce qu'encore très frais dans ma mémoire et que j'étais un peu plus en mode « analyse » (au niveau du rôle de la musique notamment). Quelle performance d'acteur néanmoins de Gérard Poirier!


Par contre, Asad (vu au Festival des films du monde, une coproduction États-Unis/Afrique du Sud) m'a ravie encore plus cette fois-ci, grâce au naturel des « acteurs » (des réfugiés de camps somaliens), l'angle narratif, le propos sous-jacent et la réalisation.


Le côté décalé de Curfew passe bien la rampe, même si les bons sentiments finissent par fausser un peu la donne à la fin.


Coup de cœur pour le film Dood van een Schaduw (La mort d'une ombre), qui met en scène un collectionneur d'âmes mortes et celui qui attrape leur dernier souffle, tourné avec beaucoup d'imagination par Tom Van Avermaet et Ellen De Waele. 


La coproduction américano-afghane Buzkashi Boys devrait l'emporter. Les membres de l'Académie ne sauront résister à l'histoire tendre et tragique de ces deux enfants, l'un qui rêve de devenir champion de buzhashi (sport national afghan, entre polo et rugby), l'autre qui réalise qu'il n'aura d'autre choix que de venir forgeron, comme son père et son grand-père avant lui. (Soulignons néanmoins la magnifique trame sonore de Jim Dooley et la direction photo de Duraid Munajim.)

mercredi 6 février 2013

158 fragments d’un Francis Bacon explosé

Je ne crois pas aux hasards, mais plutôt aux rencontres, avec un auteur, un peintre, un univers. Depuis quelques mois, j'ai été habitée, plus ou moins directement, par celui de Francis Bacon. Des amis ayant vu ses toiles au Tate de Londres cet été m'ont fait replonger dans ces tableaux parfois affolants, qui crachent un message à l’œil, tout en chuchotant autre chose à l'âme. Impossible de sortir indemne de cette confrontation, de la refuser également.

En octobre, je lisais le très beau Combustio, dans lequel le peintre agit comme détonateur d'une fresque d'une grande habileté. En novembre, je découvrais l'univers de Mathieu Laca, qui lui voue une révérence évidente, qu'il se serve de certains coups de pinceaux de Bacon comme inspiration ou qu'il le mette carrément en scène. Au début janvier, je sentais qu'il était nécessaire de voir Spasmes, « déambulatoire » consacré à l'artiste. Je savais qu'en prolongement, j'aurais besoin de me frotter au recueil de Larry Tremblay, feuilleté à plusieurs reprises, mais pas encore alors entièrement accepté.

Le peintre fascine l'homme de théâtre et poète, sans doute depuis des années. Comment ne pas reconnaître en effet dans les toiles la théâtralité des corps, la dissection de l'âme, un certain côté métaphysique?

« Où un mot / comme celui de beau / et ce qu’il tient serré entre ses lettres / inscrit-il / son petit trou de clarté / dans le champ tourmenté? »
On retrouve l'essence du travail du peintre, fracturé, éclaté, en 158 fragments qui se fichent dans le subconscient du lecteur, le questionnent, le tourmentent parfois. En devenant mots - cris -, les couleurs vives de Bacon, les éclaboussures, les torsions, prennent un autre sens.
« S’approcher trop près du blanc / se faire attraper par son hélice / ressortir éclaboussures de l’autre côté / ego arraché »
Le recueil se découvre par strates, au fil de lectures successives, qui se superposent comme autant de coups de pinceaux, qui deviennent échos, appels, rappels de la brutalité de la vie, de sa finalité inévitable.
« Le théâtre du corps / c’est l’enfer de l’âme / les blessures affleurent / en autant d’appels d’être »
ou encore
« Ne pas dire j’aime / devant la beauté / quand c’est un fracas / [je n’aime pas / dire j’aime / devant la mort / quand c’est un frisson] »




mardi 5 février 2013

Images au service de la musique

Il n'y a sans doute aucun hasard dans la vie, mais c'est au retour avec une entrevue avec Maxime Goulet au sujet du projet À court de mots! (des jumelages entre six réalisateurs et six compositeurs, lors d'une soirée de cinéma muet unique, présentée le 24 février dans le cadre des Rendez-vous du cinéma québécois) que je suis tombée sur le magnifique clip (et tout nouveau) de Woodkid, nom de scène du Franco-polonais Yoann Lemoine, qui a notamment réalisé des clips pour Lana del Rey (Born to Die), Katie Perry (Teenage Dream) et Taylor Swift (Back to December). Une esthétique noir et blanc impeccable, une trame visuelle qui se superpose parfaitement à l'émotion transmise par la musique: du grand art!

Une expérience à vivre en mode plein écran!

dimanche 3 février 2013

L'ouest solitaire

Coleman et Valene viennent d’enterrer leur père. Aucun larmoiement, aucun épanchement: nous sommes dans l’univers caustique de l’auteur irlando-britannique Martin McDonagh, avec L’ouest solitaire, production du Théâtre Bistouri, conclusions de la trilogie qui comprend également La reine de beauté de Leenane (monté par le Théâtre de La Manufacture en 2001. Rappelons que Le Pillowman avait aussi été par cette même compagnie en 2009). Fanny Britt retrouve avec aisance l’univers du dramaturge et propose une traduction impeccable, non dépouillée d’une certaine tendresse. On se bat, pour se prouver que l’on s’aime.

Ici, pas de réel prélude, pas de dénouement: l’auteur nous propose plutôt une tranche de vie cinglante, sanglante, un huis-clos qui oppresse mais n’étouffe jamais entièrement, des rires qui ne réussissent jamais à s’affranchir d’un certain malaise. Joute verbale absurde qui frise le burlesque, combat de coqs qui dégénère en bagarre parfaitement orchestrée, l’histoire se révèle par pans, autant de tableaux traités de façon cinématographique par le metteur en scène Sébastien Gauthier.

Pour lire la suite de ma critique sur le site de la revue Jeu...

vendredi 1 février 2013

Appassionata: lier hier et demain

Photo de Stéphanie Bélanger
Fondé en 2000 par Daniel Myssyk, qui dirige l’orchestre de chambre avec une passion en rien émoussée, Appassionata présente chaque saison une quinzaine de concerts, en plus de s’investir auprès du public de demain dans le cadre de présentations scolaires. Ainsi, son projet articulé autour du Carnaval des animaux, qui revisitait cet incontournable du répertoire tout en introduisant les jeunes à l’anthropomorphisation et à la biodiversité, a rejoint plus de 4000 enfants au cours des trois dernières années.

Alors que d’autres pourraient souhaiter se reposer sur leurs lauriers après avoir franchi le cap de la première décennie, la formation a plutôt préféré se redéfinir. « Appassionata a choisi de se recentrer sur les classiques, de devenir le porte-étendard de la première école de Vienne, en misant notamment sur Haydn, Mozart et Beethoven », explique Daniel Myssyk en entrevue. Trois symphonies de Haydn, « Le matin », « Le midi » et « Le soir », se révèlent d’ailleurs le fil narratif de la saison 12-13.

Alors que le concert automnal jumelait Haydn et Beethoven, à travers sa Première Symphonie, « matin du grand symphoniste qu’il deviendra », celui présenté le 26 février salle Bourgie mettra en lumière des musiciens de la relève, tous lauréats de la dernière édition du Concours de musique du Canada : le pianiste Jean-Michel Dubé (grand prix 2012, catégorie 19-30 ans) dans un mouvement du Deuxième Concerto pour piano de Beethoven, le clarinettiste Joshua Zung (1er prix dans la catégorie Vents 2012, 15-18 ans) dans une œuvre virtuose de Rossini et la soprano Florie Valiquette (3e prix au Tremplin 2012) dans le sublime Exsultate jubilate de Mozart. « Le public aime découvrir de nouveaux talents, avance le chef. Dans cette ère de glorification instantanée, le parcours semé d’embûches du musicien et son assiduité au travail suscitent l’admiration! » Le programme comprend également le concerto grosso Dumbarton Oaks de Stravinski et la création de Lux du compositeur montréalais Stewart Grant hommage à la fougue de la jeunesse. « Cela nous permet de faire sentir la chaleur, la vitalité; autant de paramètres qui s’intègrent à la programmation et possèdent un potentiel d’unification. » Ici, maîtres anciens et de demain non seulement cohabitent, mais s’enrichissent et se nourrissent. 

Le chef admet volontiers que le développement de public reste un défi de tous les instants : « Chaque organisation doit faire énormément d’efforts pour tenter de démocratiser la musique classique, attirer puis fidéliser un nouveau public. » Il s’agit notamment d’instiller un sentiment d’appartenance, de prendre les moyens pour que l’orchestre, qui a obtenu la reconnaissance de ses pairs, puisse rejoindre maintenant un public plus large.

Plusieurs risques calculés ont été pris par la formation au fil des ans, qui ont fini par payer. En effet, en cette période économique souvent difficile, le chiffre d’affaires d’Appassionata a grimpé de 224 % depuis 2009. Des concerts en Ontario en vue, ainsi qu’une deuxième tournée aux États-Unis ou peut-être en Amérique du Sud en 14-15, l’élaboration d’un nouveau programme pour les écoles et la mise en place de politiques de rétention de public. L’immobilisme ne fait certes pas partie des projets d’Appassionata. Après tout, les rêves permettent d’avancer mais, comme le rappelle Daniel Myssyk, « Avant toute chose, nous jouons pour du monde! »

Les détails du concert ici...